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LPT du 17 Aout 2017
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SOMMAIRE2345
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FRANCE Etat, le grand mercato de Macron FN, les fantômes de l’Assemblée nationale MONDE Et Poutine intronisa son garde du corps… Un monde de murs SOCIÉTÉ Les bergers ont retrouvé leur bonne étoile Echecs aux dames EN COUVERTURE Les penseurs les plus influents du monde Idriss Aberkane : « Arrêtez de demander la permission ! » Silicon Valley, la nouvelle Athènes Steve Wozniak : « Il faut apprendre aux enfants à être curieux » Eric Sadin : « La start-up, c’est la conquête intégrale de la vie »
4 | 17 août 2017 | Le Point 2345
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Jobs, Musk, Kurzweil… la Pléiade de la Silicon Valley
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SCIENCES La pyrale infernale CULTURE Rentrée littéraire Colson Whitehead, le Pulitzer post-Trump Le cas Deville Grégoire Bouillier : « Quel bordel, de quitter quelqu’un ! » Profession : muse (« Gabriële », d’Anne et Claire B erest) Le roman diabolique de Rondeau Le classement de la Fnac Cinéma : Sofia Coppola, Wonder Woman du cinéma Cinéma : naissance d’un jaguar (« 120 battements par minute ») Musique : Rokia Traoré, gracieuse passeuse Brèves TENDANCES Evasion : Oman, un balcon sur l’Orient Auto : Suzuki Swift, catégorie poids plume Mode : à l’orientale Gastronomie : Bellin l’enchanteur
Bridge & Mots croisés Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy
LE POSTILLON Un livre peut-il encore faire du mal ? par Sébastien Le Fol 99 Ferdinand Buisson, le vrai apôtre de l’école républicaine 102 Jean-Michel Blanquer : « Le but de l’éducation, c’est de conduire l’enfant vers la liberté » 103 Pourquoi je ne suis plus progressiste, par Michel Onfray 99
Le Point is published weekly by Société d’exploitation de l’hebdomadaire Le Point-Sebdo – 1, boulevard Victor, 75015 Paris, France. The US subscription price Les penseurs $ 200. Airfreight and mailing in the les plus influents isUSA by : IMX, C/O USA Agent, Cargo du monde Bldg. 141, Suite 115-117, J.F.K. Int’ l Airport, Et si les nouveaux Platon et Aristote étaient dans la Silicon Valley… Jamaica, NY 11430. Periodical postage pending at Jamaica Post Office 11431. US POSTMASTER : send address change to : IMX, C/O USA Agent, Cargo Bldg. 141, Suite 115-117, J.F.K. Int’ l Airport, Jamaica, NY 11430. Copyright Le Point 2017 - PRINTED IN FRANCE - un encart abonnement jeté (ventes). ONFRAY « POURQUOI JE NE SUIS PLUS PROGRESSISTE »
MACRON LE GRAND DRH DE L’ÉTAT
www.lepoint.fr Hebdomadaire d’information du jeudi 17 août 2017 n° 2345
ALERTE LA PYRALE DU BUIS ATTAQUE L 13780 - 2345 - F: 4,50 €
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LE POINT DE LA SEMAINE Jean-Marie et Marine Le Pen, suite…
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Les textes fondamentaux de Steve Jobs, Ray Kurzweil, Sam Altman, etc.
Elon Musk SpaceX, Tesla
Sergey Brin Google
Peter Thiel PayPal, Clarium Capital, Founders Fund
Mark Zuckerberg Facebook
WILLIAM CALLAN/CONTOUR BY GETTY IMAGES. KIM KULISH/RÉA. BRUNO LEVY/CHALLENGES-RÉA. F. SCOTT SCHAFER/CONTOUR BY GETTY.
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La chronique de Patrick Besson Editoriaux : Pierre-Antoine Delhommais, Laetitia StrauchBonart, Jean-François Bouvet
Colson Whitehead, le Pulitzer post-Trump
§ LES PENSEURS LES PLUS INFLUENTS DU MONDE § ONFRAY : « POURQUOI JE NE SUIS PLUS PROGRESSISTE » § MACRON, LE GRAND DRH DE L’ÉTAT
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Les bergers ont retrouvé leur bonne étoile
LE POINT N° 2345
Silicon Valley, les penseurs les plus influents du monde
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AFRIQUE CFA : 3500 CFA – ALLEMAGNE : 5,50 € – ANDORRE : 4,90 € – AUTRICHE : 5,90 € – BELGIQUE : 4,90 € - CANADA : 7,90 $ CAN – DOM : 4,90 € – ESPAGNE : 4,90 € – GRÈCE : 4,90 € – ISRAËL : 27 ILS ITALIE : 4,90 € – LUXEMBOURG : 4,90 € – MAROC : 42 MAD – NOUVELLE-CALÉDONIE : 750 XPF – PAYS-BAS : 4,90 € – POLYNÉSIE FRANÇAISE : 750 XPF – PORTUGAL CONT. : 4,90 € – SUISSE : 6,50 CHF – TUNISIE : 6 TND
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ILLUSTRATION : DUSAULT POUR « LE POINT » - NICOLAS MESSYASZ/SIPA - MIKHAIL METZEL/TASS/ABACA - JULIEN FAURE POUR « LE POINT » - SUNNY SHOKRAE/« THE NEW YORK TIMES »/REDUX-RÉA
Et Poutine intronisa son garde du corps…
Etat, le grand mercato d’Emmanuel Macron
11h30 33° 24’ 11.35’’ Sud 26° 20’ 51.29’’ Est
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Notremartre Patrick Besson
U
n Parisien est un touriste privé de Paris quand la ville, en été, est à son point de perfection. Il faudrait habiter Paris en juillet-août et le reste de l’année, ailleurs. On est trop bons avec les étrangers et les provinciaux, leur abandonnant notre capitale quand elle se montre sous son meilleur jour : lente, vide, alanguie, festive, sensuelle, souriante, désoccupée. Les deux monuments qui symbolisent Paris dans le monde ont été les deux monuments les plus critiqués par les Parisiens, surtout les artistes et les intellectuels, lors de leur construction et de leur inauguration : la tour Eiffel et le Sacré-Cœur. Les touristes, qui sont plus intelligents que nous puisqu’ils viennent à Paris en été et pas nous, ne s’y sont pas trompés, se précipitant en masse sur le Champ-de-Mars et à Montmartre depuis plus d’un siècle. Pourquoi se moquer d’eux, ainsi que le font les voyageurs imbus de leur singularité ombrageuse et de leurs destinations excentriques ? Les touristes sont de braves soldats qui trottinent sans se plaindre derrière un guide marchant au pas de l’oie et leur donnant des ordres souvent contradictoires : regarder à gauche, à droite, avancer, reculer. Il faut avoir vu 50 Chinois et Chinoises entrer dans un kebab de la rue de la Huchette sur le conseil de leur accompagnateur soudoyé par le propriétaire du lieu pour comprendre que, même au niveau des rations, les touristes font une guerre qu’ils perdront à coup sûr,
evant bientôt s’enfuir, avec quel soulagement, d vers leur paisible terre natale. Montmartre, où je réside à présent, est un livre d’histoire de la peinture. Van Gogh a monté les marches de l’escalier de mon immeuble. Ça me fait bizarre, quand je descends les poubelles. Au cimetière Saint-Vincent, un seul écrivain : Marcel Aymé. Céline, de la rue Girardon, est enterré à Meudon. Et Nucéra, de la rue Caulaincourt, à Nice. Sur la jolie tombe d’Aymé, aucune fleur. Ce n’est pas le cas de la dernière demeure d’Utrillo, le martyr de l’amour filial. Sa mère, Suzanne Valadon, l’avait soûlé bien avant qu’il ne se mette à boire. Elle ne lui pardonnait pas d’avoir compris la peinture sans l’avoir étudiée alors qu’elle l’avait étudiée sans la comprendre. Sa punition : être enterrée à SaintOuen. A Montmartre, la sépulture de Maurice – Maumau, pour ses nombreux potes de comptoir – est fleurie comme pour un mariage d’argent. Par la mairie de Paris ? Une héritière Pétridès ? Le cimetière Saint-Vincent est le seul endroit sur terre où j’aimerais passer ce qui me reste d’éternité, mais ça doit être hors de prix, comme les appartements de l’avenue Junot. Comment ne pas se perdre dans Montmartre ? Aucune rue n’est droite, c’est le contraire de New York. On dirait que toutes se faufilent, comme le chat perché de Marcel, sur les flancs de la Butte, dans l’espoir de n’être jamais rattrapées §
ROBERT KLUBA/RÉA
Un selfie à Montmartre.
« Le cimetière Saint-Vincent est le seul endroit sur terre où j’aimerais passer ce qui me reste d’éternité, mais ça doit être hors de prix, comme les appartements de l’avenue Junot. » Le Point 2345 | 17 août 2017 | 7
ÉDITORIAUX
En France, on aime l’économie, mais pas les économistes par Pierre-Antoine Delhommais
C
’est le bon côté, si l’on peut dire, des problèmes structurels de croissance, de chômage et de déficits que connaît notre pays : les Français s’intéressent de plus en plus à l’économie. Marine Le Pen a pu le constater à ses dépens en affichant sa totale incompétence en la matière lors du débat de l’entre-deuxtours de l’élection présidentielle. La façon dont elle s’est piteusement étalée en direct, et de tout son long, sur les dossiers économiques a effrayé plusieurs millions d’électeurs qui se disaient pourtant prêts à voter pour elle. Il suffit aussi d’aller prendre un café à un comptoir pour entendre les avis tranchés de consommateurs sur les moyens de lutter efficacement contre le chômage ou sur le vrai niveau de l’inflation. Ou d’assister à un repas de famille pour avoir les suggestions plus ou moins éclairées d’une tante par alliance afin de réformer le Code du travail et de remettre à plat notre système fiscal. Dans une étude réalisée pour le Conseil d’analyse économique (CAE) et intitulée « Les économistes dans la cité », trois des plus grands champions français de cette science sociale, Agnès Bénassy-Quéré, Olivier Blanchard et Jean Tirole sont arrivés au même constat : « Les enquêtes d’opinion relèvent régulièrement un intérêt
marqué du grand public pour les questions économiques ; cependant, les économistes sont parfois regardés avec une certaine méfiance. » Il s’agit là d’un doux euphémisme. La défiance des Français à l’égard des économistes semble même dépasser celle qu’ils affichent visà-vis des « experts ». Raillés pour leurs erreurs de prévisions, les économistes sont aussi régulièrement accusés d’être à la solde du grand capital, d’employer un jargon incompréhensible ou encore de se perdre dans une technicité mathématique stérile. Les trois auteurs de l’étude évoquent une spécificité supplémentaire au métier d’économiste : « On définit usuellement les avocats, les médecins, les dentistes, les architectes, les notaires, etc., par leur diplôme et leur appartenance à un ordre. Rien de tel pour les économistes : la profession est libre d’accès, si bien que quiconque peut se présenter comme économiste sans posséder aucun diplôme d’économie. L’“offre” d’expertise définie de cette manière est donc pléthorique et de qualité inégale. » D’où cette profusion de sociologues, banquiers, philosophes, juristes, historiens, s yndicalistes, chefs d’entreprise devenant du jour au lendemain des spécialistes du marché du travail ou des finances publiques et donnant leur opinion
« La profession est libre d’accès, si bien que quiconque peut se présenter comme économiste », affirme l’étude.
Napoléon lança sa campagne de dépistage du cancer colorectal. 8 | 17 août 2017 | Le Point 2345
ILLUSTRATION : JEAN POUR « LE POINT »
Une étude montre que les « experts » qui se succèdent sur les plateaux télé desservent la matière qu’ils sont censés populariser.
avec un aplomb inversement proportionnel à leurs connaissances scientifiques de ces dossiers. Il serait intellectuellement malhonnête de ne pas ajouter à cette liste les éditorialistes économiques en général et l’auteur de ces lignes en particulier. Les médias portent une part de responsabilité d’autant plus grande qu’ils ne se montrent pas toujours très regardants, il faut bien l’avouer, sur les compétences réelles et le pedigree des économistes « professionnels » à qui ils demandent leur avis. « La situation économique des médias n’est pas propice à un travail de fond sur les sujets couverts, tacle sévèrement l’étude du CAE. Les journalistes, qui sont souvent des généralistes sans formation économique, peuvent être tentés d’en référer à quelques économistes bien en vue, de “bons clients”, qui ne refuseront pas de leur répondre sur une large gamme de sujets. » Et vlan ! Sans viser quiconque et encore moins vouloir froisser personne, qu’il soit permis de pousser la critique un peu plus loin encore en constatant que les économistes que les Français connaissent le mieux, c’est-à-dire ceux qu’ils voient le plus souvent à la télévision, semblent généralement plus choisis par les chaînes pour leur look et leurs qualités télégéniques que pour leur savoir et leur expertise. Le format du débat télévisé se prête également mal aux discussions techniques approfondies et à la confrontation poussée d’arguments chiffrés. Mieux vaut, pour ne pas risquer une baisse d’audience, organiser un match de catch idéologique entre un économiste étiqueté libéral et un économiste catalogué keynésien. La polémique est assurée et le spectacle garanti, même si, au bout du compte, le
citoyen n’y apprend aucun fait précis de nature à l’éclairer. Il est du coup assez logique que les Français doutent du sérieux scientifique d’un économiste « vu à la télé » capable d’avoir un jour un avis définitif sur le plafonnement des indemnités prud’homales, le lendemain une opinion tranchée sur l’avenir de la filière nucléaire française et le surlendemain un point de vue catégorique sur la politique monétaire des Etats-Unis. C’est un peu comme si les télévisions invitaient, sous prétexte qu’ils sont sportifs, un rugbyman pour parler football ou un golfeur pour commenter Wimbledon. Autre conséquence de ce manque d’exigence journalistique : les médias français relaient peu les travaux de recherche effectués par les « vrais » économistes et spécialistes des sujets. Selon une analyse menée entre janvier 2015 et décembre 2016 dans quatre pays européens afin de comparer le traitement de mêmes sujets économiques par les grands quotidiens nationaux (en France, Le Monde et Le Figaro), la proportion d’articles faisant référence à la recherche économique était, de loin, la plus élevée en Allemagne (20,4 %). Suivait le Royaume-Uni (16,1 %), la France se retrouvant loin derrière, au même niveau que l’Italie (12,7 %). De là à penser qu’il existe un lien entre les performances économiques d’un pays et la diffusion par la presse du travail des chercheurs en économie, il n’y a qu’un pas. Que, faute de preuve scientifique, nous nous garderons bien de franchir, par peur de ternir davantage l’image déjà peu reluisante et un brin déprimante qu’Agnès Bénassy-Quéré, Olivier Blanchard et Jean Tirole ont des journalistes économiques français §
Cet étrange M. Corbyn Raillé hier, le leader du Labour britannique est aujourd’hui au faîte de sa popularité en dépit d’un programme irréaliste. Explications.
par Laetitia Strauch-Bonart*
I
l y a près de deux ans, un député britannique de seconde zone, élu depuis 1983 et militant infatigable des causes gauchistes – du désarmement nucléaire unilatéral à la défense manichéenne de la Palestine, en passant par l’admiration pour Castro –, remportait, à la surprise générale, la direction du Parti travailliste britannique. L’opinion était unanime : la victoire de Jeremy Corbyn était une plaisanterie. Le fait qu’une figure du temps de la grande grève des mineurs de 1984-1985, défenseur des nationalisations et de l’augmentation des impôts et des dépenses publiques, ait pris la tête d’un parti devenu un New Labour réputé pour son libéralisme avait de quoi étonner. Le Parti travailliste lui-même était peu satisfait de l’élection de Corbyn à sa tête, due à un changement des règles de vote en faveur des « sympathisants », et tenta de renverser son chef. Pourtant, en juin 2017, le même Corbyn manquait de peu la victoire aux législatives. Fort de 40 % des suffrages – contre 42 % pour les conservateurs –, il permettait à son parti de gagner 30 nouveaux sièges. Depuis cette « presque victoire », les travaillistes l’encensent – y compris Tony Blair – et sa popularité dépasse celle de Theresa May. Certes, l’opinion est volatile, mais on ne peut plus désormais expliquer le succès de « Jez » par la seule emprise de sa base militante.
Jeremy Corbyn a une indéniable qualité : sa constance. Voué aux gémonies depuis deux ans, moqué pour son absence de charisme, il n’a pas cillé. Sa popularité tient au succès d’un pot-pourri idéologique étrange, mais gagnant : un programme économique de gauche, assez étatiste, et une proximité affichée avec les syndicats ; des causes associées à la « nouvelle gauche » des années 1960 et 1970, comme la critique de l’armement nucléaire ; des intérêts plus contemporains, comme la défense des minorités sexuelles. Corbyn profite aujourd’hui de leur résonance conjointe auprès d’un large public, alors que les sympathisants de gauche s’inquiètent autant du financement du système de santé que des droits des minorités. Ce mélange idéologique lui offre une assise dans les classes moyennes et populaires, ainsi que dans la bourgeoisie bohème. Surtout, ce monsieur de 68 ans parle aux jeunes, inquiets de ne pouvoir bénéficier d’un niveau de vie comparable à celui de leurs parents. Ils sont pour lui des alliés de poids : peu au fait des expérimentations ratées du socialisme en Grande-Bretagne ou ailleurs, ils goûtent fort en revanche la facilité d’accès de Jez – en témoigne sa récente apparition au festival de Glastonbury. En fin de compte, la rhétorique …
La victoire du Brexit devait être l’apogée des conservateurs. Elle est aujourd’hui leur talon d’Achille. Le Point 2345 | 17 août 2017 | 9
ÉDITORIAUX
*
Auteur de « Vous avez dit conservateur ? » (Cerf) et responsable éditoriale de la veille d’idées Phébé.
Un cerveau très… reconnaissant Pourquoi distinguons-nous un visage connu dans une foule ? Ce prodige est enfin expliqué.
par Jean-François Bouvet*
I
l y a des choses dont on ne s’étonne pas tant elles semblent naturelles, et pourtant… Exemple : vous assistez à un concert rock lorsque, au milieu de la foule, vous reconnaissez quelqu’un parmi des centaines de visages. Comment votre cerveau a-t-il réalisé ce petit prodige ? Jusque-là, on n’en avait qu’une vague idée. On savait que cette aptitude était assurée par de petites régions cérébrales qualifiées de zones faciales et situées dans le cortex temporal, derrière la tempe. On en sait désormais beaucoup plus grâce à Steven Le Chang et Doris Tsao, deux chercheurs du California Institute of Technology, le fameux Caltech. 10 | 17 août 2017 | Le Point 2345
A la longue, je suis sûre qu’on doit s’en lasser.
Ces scientifiques ont récemment étudié, chez le macaque, la réponse de neurones de ces zones faciales à la présentation de visages humains. Il s’avère que certains de ces neurones répondent spécifiquement à tel ou tel paramètre de forme, comme l’écartement des yeux ou la largeur du visage, tandis que d’autres réagissent à des caractères tels que la couleur et la texture de la peau ou des cheveux. Avec une rapidité qui n’a rien à envier à celle des meilleurs systèmes artificiels de reconnaissance faciale. Mais le plus stupéfiant nous vient de l’expérience inverse qu’ont réalisée les chercheurs – laquelle a consisté à enregistrer l’activité de 205 neurones faciaux en réponse à la présentation d’un visage inconnu et à traiter leurs signaux électriques avec un algorithme approprié. Résultat ? On obtient une image étonnamment réaliste du visage qu’a vu le singe, une sorte de portrait-robot particulièrement précis. Et ce grâce à la collecte de l’information fournie par un petit nombre de neurones parmi les centaines de millions que comporte le cerveau du macaque. Il y a fort à parier que notre système de reconnaissance ne diffère pas fondamentalement de celui de nos cousins primates. Et on peut aujourd’hui espérer mieux cerner l’origine de la prosopagnosie, cette pathologie altérant l’identification des visages, même familiers. On peut aussi céder au vieux rêve de lire dans les pensées d’autrui en spéculant sur l’utilisation possible, en police scientifique, des découvertes du Caltech. Imaginons une personne victime d’une agression mais que son état de choc rend incapable de décrire son agresseur. Il suffirait en principe d’implanter des électrodes dans les zones faciales de son cerveau et de lui demander de penser très fort à son agresseur pour obtenir un portrait-robot de ce dernier. Sauf que, très invasive, la méthode relève plutôt du cauchemar de science-fiction : pour implanter les électrodes, il faut ouvrir la boîte crânienne… § * Biologiste. Auteur de « Mutants. A quoi ressemblerons-nous demain ? » (Flammarion).
A partir de l’enregistrement de l’activité de 205 neurones faciaux, un algorithme peut reconstituer un portrait-robot.
ILLUSTRATION : ERIK TARTRAIS POUR « LE POINT »
… post-marxisante de Corbyn compte moins, pour les sympathisants de gauche, que son programme somme toute peu révolutionnaire, certes irréaliste, mais résolument de gauche. Cela dit, Jeremy Corbyn ne connaîtrait pas un tel succès sans la médiocrité corrélative des conservateurs, mise en lumière lors des dernières élections législatives. Theresa May, à son arrivée à Downing Street, prétendait vouloir défendre la petite classe moyenne et mettre en œuvre une politique industrielle. Ces belles idées sont restées lettre morte. Mais la plus grande erreur des conservateurs est certainement d’avoir fait preuve d’autocomplaisance : après leur victoire en 2015 et l’élection de Corbyn à la tête du Parti travailliste, ils n’ont pas pris la mesure des défis à relever par le pays, à commencer par la faible productivité, le manque de financement des services publics ou encore un marché immobilier devenu fou. Surtout, ils ont cessé de s’interroger sur leur utilité. Au XXe siècle, ils étaient les défenseurs de la liberté individuelle et de la société civile. David Cameron avait tenté, avec succès, d’adapter cette tradition aux défis contemporains. Mais, aujourd’hui, où est la relève ? A l’autocomplaisance il faut ajouter un obstacle de taille qui a englouti l’énergie des conservateurs : depuis plus d’un an, ils se déchirent sur les cinquante nuances de Brexit possibles, les diverses factions complotent sous le regard impuissant d’une Theresa May oscillant entre ambiguïté et autoritarisme. La victoire du Brexit devait être l’apogée des tories ; elle est leur talon d’Achille, puisqu’elle dévoile leurs désaccords et leur incapacité à faire des compromis. Pour certains, l’ascension de Jeremy Corbyn est la preuve que la vieille gauche peut renaître de ses cendres en s’alliant avec la nouvelle, mais elle signe surtout la victoire des convictions sur leur absence : personne ne peut dire exactement à quoi croient les conservateurs britanniques aujourd’hui ; en revanche, les convictions de Jez, quelque incongrues ou dangereuses soient-elles, sont évidentes. La leçon, semble-t-il, pourrait avantageusement traverser la Manche §
Le point de la semaine PAR MICHEL REVOL, FABIEN ROLAND-LÉVY ET LES SERVICES DU « POINT »
André Giraud 70 ans - Le président de la Fédération française d’athlétisme peut se flatter du bon bilan de la France aux Championnats du monde (4e nation, avec 5 médailles). Patrick Gérard 59 ans - L’ex-maire de Vincennes prend la tête de l’Ena, qu’il doit réformer pour que ses diplômés privilégient l’administration sur les institutions, comme le Trésor. Jean Chambaz 64 ans - L’université Pierreet-Marie-Curie, qu’il préside, pointe à la première place des universités françaises dans le classement de Shanghai, juste devant Paris-Sud.
EN PANNE Bernard Laporte 53 ans – Le président de la Fédération française de rugby est dans la tourmente après la révélation par le JDD d’un contrat entre sa société de conseil et un club du Top 14. François Bernardini 63 ans – La Cour des comptes vient de publier un rapport très critique sur la gestion d’Istres, dont il est maire DVG (« insincérité » des budgets, « finances fragiles »…). Jade Voltigeur 18 ans – Elue Miss Martinique il y a un mois, elle a été exclue du concours de Miss France parce qu’elle porte un tatouage à l’épaule, ce que le règlement interdit. 12 | 17 août 2017 | Le Point 2345
LA PHOTO DE LA SEMAINE
A la baguette. Le 14 août, le leader nord-coréen Kim Jong-un a déclaré suspendre – pour combien de temps ? – son projet de tirer des missiles sur la base américaine de Guam.
Jean-Marie et Marine Le Pen, suite… Le président d’honneur du FN n’en a pas fini avec sa fille. Après le débat de l’entre-deux-tours, il l’avait jugée « pas à la hauteur ». Il en remet une couche : « Nous sommes un pays macho. La per spective d’une femme présidente, c’est pas évident. Il faut donc qu’elle ait quelque chose de plus qu’un candidat ordinaire pour équilibrer le handicap de son sexe. Mais elle nous fait un débat de législatives ! » Il n’a d’ailleurs été fier d’elle qu’une fois – « Quand elle a eu le barreau » – et il la rend responsable de son interdiction de pénétrer au siège du FN, en juin. « Une délicatesse familiale le jour de mon anniversaire. L’exclusion avait été prononcée le jour de la Saint-Jean-Marie [août 2015, NDLR]. Possible qu’un certain nombre de gens aient des volontés d’évocation satanique ! » §H. D. Yohann Diniz, un champion en marche
Le Français est devenu champion du monde de marche à Londres en 3 heures 33 minutes et 11 secondes. 14,07 km/h
sa vitesse de marche sur 50 km, plus que la majorité des joggeurs du dimanche.
2 h 59 min et 55 sec
le temps qu’il aurait mis sur un marathon.
200 à 250 kilomètres
distance qu’il parcourt par semaine lorsqu’il se prépare pour des courses importantes.
8 min 5 sec
écart avec le deuxième, record pour un 50 km aux Championnats du monde.
39 ans et 224 jours
Il est le plus vieux champion du monde de l’histoire de l’athlétisme.
JACQUOT/MAXPPP - WWW.TENDANCEDROIT.COM/DR - ALLARD/RÉA - SAIDI/SIPA - VALLAURI/SIPA - DR - YONHAP NEWS/NEWSCOM/SIPA - MEISSNER/AP/SIPA
EN FORME
COMME À LA TÉLÉ Les politiques raffolent de la série « Game of Thrones », dont la saison 7 est en cours de diffusion, parce qu’ils y retrouvent le jeu des intrigues qui mène au pouvoir. Ils aiment aussi, sans doute, identifier dans les principaux personnages ceux qu’ils côtoient, comme « Le Point » s’est amusé à le faire... Ned Stark François Hollande Chef de clan des socialistes Stark, qui ont leur bastion dans le Nord, il veut être un dirigeant « normal », mais finit par se faire décapiter.
DR - 2011 HBO (X 3) - 2015 HBO (X 6) - HARSIN/SIPA - WITT/SIPA (X 4) - JOLY/SIPA (X 2) - BEURRIER/RÉA - CHAMUSSY/SIPA - MEDICHINI/AP/SIPA
Arya Stark Najat Vallaud-Belkacem Cette guerrière, la plus jeune fille de Ned Stark, est la tête de Turc des anti-théorie du genre.
Theon Greyjoy Benoît Hamon Originaire des bretonnantes îles de Fer et pupille mal-aimé de Ned Stark, il se fait émasculer au combat après avoir trahi les siens.
Jon Snow Emmanuel Macron Fils illégitime de Ned Stark, qui prend le dessus sur les autres. Ce beau gosse veut dépasser les clivages traditionnels, au risque de sombrer dans le messianisme.
Daenerys Targaryen Jean-Luc Mélenchon Dénonce l’esclavagisme capitaliste, commande une armée de militants dévoués, manie le feu de la révolution, mais se heurte à la réalité du pouvoir.
Cersei Lannister François Fillon Impopulaire, Cersei fait tout pour être la candidate des libéraux-conservateurs Lannister, jusqu’à flirter avec le pouvoir religieux.
Tyrion Lannister Edouard Philippe Tout le monde a sous-estimé son intelligence stratégique. Admiratif de Jon Snow, il se livre à toutes les audaces en rompant avec son illustre famille.
Littlefinger Jean-Vincent Placé Ce conseiller aux grandes ambitions ne cache pas son cynisme. Bien malin qui saurait le ranger dans un camp.
Le Roi de la nuit Marine Le Pen A la tête des Marcheurs blancs, il menace l’équilibre politique de Westeros. Le Mur, sorte de front républicain, ne peut l’arrêter.
Quand François Hollande tient salon
En revanche, il refuse tout net de s’entretenir avec les membres de l’aile gauche du parti, ces frondeurs qui lui ont saboté, considère-t-il, son quinquennat. Na !
lesquelles les députés ont siégé depuis juin (100) avec la même période en 2012 (90). « On était gênés par ce plaidoyer uniquement fondé sur des arguments quantitatifs, alors que le président de la République, dans son discours devant le Congrès, à Versailles, voulait revaloriser le travail parlementaire sur le plan qualitatif et dénonçait l’inflation législative ! » observe un député Nouvelle Gauche. Rugy n’avait peut-être pas entendu.
François Hollande, dont on sait qu’il regarde de près l’évolution du Parti socialiste, reçoit beaucoup dans ses locaux de la rue de Rivoli. « Il voit tous ceux qui vont jouer un rôle dans le congrès », dixit Frédéric Monteil, son chef de cabinet. L’ex-chef de l’Etat a ainsi reçu Matthias Fekl, l’ex-ministre, et Rachid Temal, le bras droit de Jean-Christophe Cambadélis quand il était à la tête du PS.
Rugy compte les heures
François de Rugy a provoqué quelques sourires crispés lors du pot de fin de session parlementaire, à l’hôtel de Lassay, début août. Dans son discours, le président de l’Assemblée a comparé le nombre d’heures pendant
LE CHIFFRE
DE PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS
150
millions
Le nombre de voyages à l’étranger de touristes chinois devrait atteindre cette année 150 millions, selon une étude du cabinet Oliver Wyman. En 2016, la dépense moyenne par séjour a progressé de 3,5 % pour s’établir à 20 317 yuans, soit 2 580 euros. Le shopping a représenté 33 % du montant total de ces dépenses, contre 41 % en 2015. La part consacrée à l’achat de produits destinés à être ensuite revendus en Chine s’est inscrite en forte baisse, passant de 8 % en 2015 à 3 % en 2016.
« Je ne cherche plus frénétiquement mon nom dans les journaux. » Michel Sapin, ancien ministre de l’Economie, affichant un curieux soulagement à l’idée de réintégrer le Conseil d’Etat, son corps d’origine (Le Figaro, 10 août).
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 13
LE POINT DE LA SEMAINE
Charles Aznavour aura son étoile à Hollywood.
Jean-Jacques Annaud adapte Joël Dicker.
Le cinéaste chinois Wang Bing, primé à Locarno.
Lupita Nyongo sera l’un des modèles Pirelli 2018.
Pierre-Ambroise Bosse, une course en or.
DÉCÉDÉS BOULEVARD DE LA GLOIRE Charles Aznavour, 93 ans, sera le 24 août à l’honneur à Hollywood. Le chanteur aux 180 millions de disques vendus sera le nouveau Français à voir son étoile scellée sur le fameux Walk of Fame de Los Angeles, huit ans après Leslie Caron et vingt-trois ans après Maurice Jarre. TOURNAGE Jean-Jacques Annaud vient d’entamer au Canada le tournage de l’adaptation du roman policier de Joël Dicker, « La vérité sur l’affaire Harry Quebert », pour TF1. L’acteur Patrick Dempsey incarnera le héros troublant de ce récit qui reçut, en 2012, le Grand Prix du roman de l’Académie française et le Goncourt des lycéens. ÉCLECTISME Christie’s dispersera aux enchères, en septembre, mille lots provenant de la collection du grand décorateur parisien Alberto Pinto, décédé en 2012. CINÉMA Le léopard d’or du 70e festival de Locarno, dont le jury était présidé par Olivier Assayas, a récompensé le cinéaste chinois Wang Bing pour son documentaire « Mrs Fang ». Isabelle Huppert a été sacrée meilleure actrice pour « Madame Hyde », de Serge Bozon. CALENDRIER Les actrices Lupita Nyongo et Whoopi Goldberg ainsi que les mannequins Naomi Campbell, Adut Akech et Thando Hopa seront à l’honneur du calendrier 2018 de Pirelli. Le photographe britannique Tim Walker s’est inspiré d’« Alice au pays des merveilles » pour ce 45e et iconique « cal ». ATHLÉTISME Lors des mondiaux d’athlétisme de Londres, les Français ont remporté cinq médailles, leur record depuis la création des championnats en 1983, dont trois médailles d’or en individuel gagnées par le marcheur Yohann Diniz, le décathlonien Kevin Mayer et l’athlète Pierre-Ambroise Bosse, vainqueur du 800-mètres § PAGE DIRIGÉE PAR MARIE-CHRISTINE MOROSI
14 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Alain Richard 91 ans. Designer de mobilier. Né à Plouha (Côtes-d’Armor), ce passionné d’architecture s’inscrit aux Arts décoratifs. Major de sa promotion en 1949, il fonde son studio de création dès 1952, avec sa femme, Jacqueline Iribe, fille du décorateur Paul Iribe. Réputé pour son perfectionnisme et la sobriété des lignes, des couleurs et des matières, il créera des pièces de mobilier emblématiques des années 1950 à 1970, dont une chaise en métal laqué et en similicuir qui, en 1954, lui vaut le Grand Prix de la Triennale de Milan. Lauréat, en 1964, du prix René-Gabriel, dont il fut l’élève, il fut la même année admis à l’Atelier de recherche et de création nouvellement créé par le Mobilier national. Paul Maubec, alias Chris Kutschera 79 ans. Journaliste et écrivain, spécialiste du Kurdistan, auteur en 1979 du « Mouvement national kurde », l’un des premiers livres en langue française sur la question. Chris Kutschera était le pseudonyme du duo d’auteurs qu’il formait avec son épouse, photographe.
Jean-Paul Curnier 66 ans. Philosophe, prolifique écrivain et professeur d’art, il était l’un des fondateurs des éditions Léo Scheer. Angel Nieto 70 ans. Ancien champion du monde espagnol de moto. Alexandre Boussageon 62 ans. Journaliste et biographe. Glen Campbell 81 ans. Légende américaine de la musique country. Jérôme Golmard 43 ans. Ancien joueur professionnel de tennis. René Chapus 92 ans. Professeur de droit administratif. Yisrael Kristal 113 ans. Né en Pologne, ce rescapé d’Auschwitz vivant en Israël était l’homme le plus âgé du monde, selon le « Guinness des records ». Jorge Zorreguieta 89 ans. Ministre argentin de l’Agriculture sous la dictature du général Videla, il était le père de la reine Maxima des Pays-Bas. Tudor Postelnicu 85 ans. Chef de la Securitate roumaine de 1978 à 1987, il fut ministre de l’Intérieur de Ceausescu jusqu’à la chute du régime, en décembre 1989. Stephen Wooldridge 39 ans. Cycliste et champion olympique australien.
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LE CARNET
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FRANCE
Etat, le grand mer
« Pour Macron, nombre de cadres de l’administration sont dans le moule ancien. Il connaît leur inertie budgétaire. Il sait qu’ils préservent leur périmètre. Lui veut être obéi. » J ean-Christophe Cambadélis 16 | 17 août 2017 | Le Point 2345
cato de Macron « Spoils system ». Le président veut des patrons d’administration obéissants. Une autre révolution ? PAR EMMANUEL BERRETTA
Droit au but. Emmanuel Macron sur la base de plein air et de loisirs des Boucles de Seine, le 3 août, à Moisson (Yvelines), en présence de Valérie Pécresse (arrière-plan), présidente de la région Ile-de-France.
NICOLAS MESSYASZ/SIPA
«S
i je ne le fais pas moi-même, rien n’avance », soupire-t-il devant ses proches. Emmanuel Macron s’impatiente. Pressé de porter des réformes lourdes, le président voudrait pouvoir compter sur des ministres aussi volontaires que lui. Il entrevoit déjà des faiblesses chez quelques-uns, à ses yeux trop timorés dans leurs propositions de réformes… Lui veut aller beaucoup, beaucoup plus loin. Durant la campagne présidentielle, il avait théorisé son mode de gouvernance : un président jupitérien, des ministres responsabilisés, évalués régulièrement sur leurs résultats et tenant fermement les commandes d’une armée de hauts fonctionnaires alignés et parfaitement en phase avec le programme macronien. Ce qu’on a un peu hâtivement qualifié de « spoils system à la française » n’a rien à voir, en réalité, avec le système des dépouilles en vigueur aux Etats-Unis (voir encadré page 20). « En France, on ne licencie pas les hauts fonctionnaires, protégés par un statut », tempère Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée. Mais on les déplace… Et le grand jeu des chaises musicales a commencé. En treize conseils des ministres, nous avons recensé trente-trois mouvements préfectoraux impulsés par Gérard Collomb.
Un ballet classique… Sauf quand Jean-Marc Falcone, directeur général de la police nationale sous Hollande, est remplacé par Eric Morvan, le préfet des Pyrénées-Atlantiques, lui-même ancien numéro deux du cabinet de Bernard Cazeneuve, Place Beauvau. Un petit monde, en fait. Falcone a réintégré le corps préfectoral et s’est vu proposer la préfecture de la région Centre-Val de Loire en lieu et place de Nacer Meddah, lequel demeure à ce jour sans affectation… Au sein des directions des ministères, le conseil des ministres témoigne d’un certain turnover : pour les plus hauts postes, ce sont près de trente changements qui ont été opérés depuis le 24 mai. Les directions des ministères des Armées et de l’Intérieur sont les plus remaniées, avec l’Education nationale, la Santé et les Affaires européennes (voir graphique page suivante). Rue de Grenelle, Jean-Michel Blanquer s’est, par exemple, empressé de remplacer la directrice de l’enseignement scolaire, Florence Robine, très associée à la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, par un homme qui a sa confiance, Jean-Marc Huart, un ancien cadre du cabinet de Xavier Darcos au ministère de l’Education nationale. Florence Robine, quant à elle, s’est vu proposer le rectorat de l’académie de Nancy-Metz… Le 5 juillet, le ministre a mis fin aux fonctions de Nicole Ménager. La rectrice de Rouen avait provoqué la colère de certains parents d’élèves en avançant de quinze jours l’oral de français du bac, en juin, sans fournir d’explication précise… Blanquer a tranché net. « Chaque ministre dispose de six mois pour évaluer le degré d’engagement et de loyauté de ses principaux patrons d’administration. … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 17
FRANCE
Hauts fonctionnaires : la valse des postes
Evaluation. La nouveauté avec Macron se situe surtout dans le systématisme de la démarche et la méthode de remplacement des hauts cadres de l’administration. En effet, pour chaque poste à pourvoir, le ministre propose deux ou trois candidats à un « comité de sélection » chargé de passer au peigne fin les candidatures. Ce comité est présidé par Marc Guillaume, le secrétaire général du gouvernement, assisté d’un technicien du domaine concerné et d’une administratrice plus versée dans les ressources humaines. Une fois sélectionné, le directeur d’administration centrale passe enfin un ultime entretien avec le président de la République 18 | 17 août 2017 | Le Point 2345
INTÉRIEUR 4 mouvements
▲ PROMU
▲ PROMU
Eric Morvan
Laurent Nuñez
Directeur général de la police nationale
Directeur général de la sécurité intérieure
Gérard Collomb*
▲ PROMU
▲ PROMU
Vincent Niebel
Fernand Gontier
Directeur des systèmes d’information *
Directeur central de la police aux frontières
Par ailleurs, Gérard Collomb a procédé à 33 mouvements préfectoraux.
ARMÉES 5 mouvements ▲ PROMU
▲ CONFIRMÉ
Chef d’état-major (à la suite de la démission du général de Villiers)
Contrôleur général des armées
François Lecointre
Sylvie Goulard/ Florence Parly
▲ PROMU
Erick Dal
▲ PROMUE
▲ PROMU
Bernard Emié
Arnaud Coustillière
Directeur général de la sécurité extérieure
Officier général à la cyberdéfense
Claire Legras
Directrice des affaires juridiques
ÉDUCATION NATIONALE 3 mouvements PROMU
▼ ÉCARTÉE
Jean-Marc Huart
Directeur général de l’enseignement scolaire
Jean-Michel Blanquer
Nicole Ménager
Rectrice de l’académie de Rouen ▼ DÉPLACÉE
Florence Robine
Ex-directrice générale de l’enseignement scolaire, elle devient rectrice de l’académie de Nancy-Metz
AFFAIRES EUROPÉENNES 3 mouvements ▲ PROMU
▲ PROMUE
Maurice Gourdault-Montagne
Ambassadrice, représentante permanente auprès de l’Onu pour l’alimentation et l’agriculture, à Rome
Laurent Bili
Delphine Borione
Nathalie Loiseau
Secrétaire général du ministère ▲ PROMU
Directeur général de la mondialisation, de la culture, de l’enseignement et du développement international
SANTÉ 3 mouvements ▲ PROMUE
Mathilde Lignot-Leloup
Agnès Buzyn
Directrice de la Sécurité sociale
▲ PROMUE
Cécile Courrèges
Directrice générale de l’offre de soins
▼ DÉPLACÉE
Hélène Brisset
Directrice des systèmes d’information (ex-ministère du Travail).
VILLARD/SIPA (X 4) - CAMUS/AP/SIPA - TSCHAEN/RÉA
Six mois pour les confirmer ou les changer. Nous ne voulons ni instabilité ni incertitude. Donc, c’est maintenant ou jamais », indique Alexis Kohler, soucieux d’une « architecture plus efficace ». C’est aussi choisir de confier aux cadres de l’administration une fonction plus politique. Par cohérence, les effectifs des cabinets ministériels ont donc été réduits par décret : dix collaborateurs au maximum pour un ministre, huit pour un ministre délégué, cinq pour un secrétaire d’Etat. « Depuis des décennies, la situation confinait à l’absurde, explique un conseiller du président. Le cabinet demandait une note au patron de l’administration. Celui-ci s’exécutait. Puis, le cabinet modifiait la note de l’administration avant de la remettre au ministre. Si bien que, lorsque le directeur de l’administration rencontrait le ministre, ils ne parlaient pas de la même chose. Le ministre avait sous les yeux la note rédigée par son cabinet sans que le directeur de l’administration l’ait jamais lue ni expertisée… Un dialogue de sourds et une perte d’énergie considérable. » A dire vrai, rien n’a changé à ce stade : les cabinets continuent de récrire les notes de l’administration. « Mais, comme le personnel est moins nombreux, il s’y épuise… C’est une question de temps avant qu’il y renonce, espère-t-on à l’Elysée. Le système se calera de lui-même par épuisement du personnel des cabinets, totalement débordé par l’immensité de la tâche. » …
IAN HANNING/RÉA
avant d’être nommé en conseil des ministres. « Ce poste est tellement important que personne ne comprendrait que l’Elysée ne donne pas son approbation. Mais l’initiative demeure celle du ministre. Dans les directions centrales, ce sont 150 à 200 personnes qui sont concernées par cette évaluation », précise Alexis Kohler. De là à y voir une brutale « chasse aux sorcières »… « Si changer le directeur de l’administration centrale dont le ministre n’est pas satisfait est considéré comme de la brutalité, je crains que nous vivions dans un monde brutal, répond Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement. Il y a quelque confort, quelques avantages à être directeur d’administration centrale ; du coup, il faut aussi assumer le fait que c’est ce qu’on appelle un emploi fonctionnel qui peut être remis en question. » Ancien moule. Le spectre des purges politiques de la haute administration revient à chaque changement de majorité. La gauche avait conspué, en son temps, l’« Etat RPR » sous Chirac ou l’« Etat UMP » sous Sarkozy. Puis, quand le pouvoir changea de main en 2012, ce fut le tour de la droite de qualifier de « chasse aux sarkozystes » le débarquement de Bernard Squarcini, patron de la DCRI, par le nouveau pouvoir socialiste. « François Hollande n’a pas fait de chasse aux sorcières, à part, au ministère de l’Intérieur, le petit clan des Corses très proche de Sarkozy, estime Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS. Avec Emmanuel Macron, c’est autre chose qui se joue : il ne change pas les cadres de l’administration parce qu’ils seraient de droite ou de gauche, mais parce qu’il est inspecteur des Finances, porteur d’un projet de modernisation via la centralisation. C’est là son sujet. Il estime qu’ils sont dans le moule ancien.
Il connaît leur inertie budgétaire. Il sait qu’ils préservent leur périmètre. Lui veut être obéi. » Cette exégèse met le doigt sur l’un des problèmes majeurs de notre dispositif politico-administratif : les ministres passent, les fonctionnaires restent et jouent parfois la montre. Au point que chaque administration a fini par déployer sa propre logique quel que soit le ministre locataire du poste. « Libérez-vous de l’administration ! a ordonné Macron avant sa pause estivale. Voyez les choses sur cinq ans. » Cinq ans pour briser les habitudes des clientèles cultivées au lieu de l’intérêt général. Macron connaît la chanson : Bercy est proche des milieux bancaires (le pantouflage y est pour quelque chose), la Justice défend les professions juridiques, l’Intérieur pousse à la pénalisation, la Défense défend ses budgets… La démission forcée du chef d’état-major des armées, le général de Villiers, a montré à quel point Macron était sensible à l’idée
Chef des armées. Le général François Lecointre (au centre) est l’un des premiers « bénéficiaires » du « spoils system à la Macron ». Le 19 juillet, il a remplacé le général Pierre de Villiers au poste prestigieux de chef d’état-major des armées. Dès le lendemain, il est au côté du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, et de la nouvelle ministre des Armées, Florence Parly (à g.), sur la base aérienne d’Istres.
« Si changer le directeur de l’administration centrale est vu comme de la brutalité, je crains que nous vivions dans un monde brutal… » Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement
d’être obéi… Macron a, en quelque sorte, fait un exemple. Parfois, c’est pire ! Le politique est totalement ignoré tant les administrations bataillent entre elles. Richard Ferrand, l’actuel président du groupe LREM, proche d’Emmanuel Macron, garde un souvenir amer de son passage au cabinet du secrétariat aux Affaires sociales dans les années 1990. « Les foyers Sonacotra étaient dans un état déplorable, se souvient-il. Sur notre proposition, lors d’une réunion à Matignon, avec la Première ministre de l’époque, Edith Cresson, la décision de les rénover est actée. Mieux : un budget de plusieurs milliards de francs y est affecté. Vingt-deux mois plus tard, pas le moindre coup de pinceau n’avait été donné. Pourquoi ? Parce que, durant vingt-deux mois, le directeur de l’administration de l’Equipement et le directeur de l’Action sociale se sont disputé la maîtrise d’œuvre du chantier… Et personne n’a été capable de dénouer cette querelle entre chapelles administratives. Quand j’ai quitté le secrétariat d’Etat aux Affaires sociales, en mars 1993, les foyers Sonacotra étaient dans le même état et la décision d’Edith Cresson restée lettre morte. » Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, est également bien placé pour savoir à quel point les lourdeurs administratives peuvent entraverlavolontépolitique. … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 19
FRANCE
Colère froide. Qu’est-il advenu ? Les décrets ont été rédigés dans un esprit qui n’était plus du tout celui insufflé par Emmanuel Macron. Les avocats aux conseils ont obtenu un traitement particulier. Sans impulsion politique, le conservatisme des administrations, les lobbys bien implantés au sommet de l’Etat plient les lois à leur volonté par toutes sortes de ficelles juridiques indéchiffrables pour le commun des mortels. Richard Ferrand, qui était chargé du suivi de l’application de la loi, a assisté à cet enterrement administratif avec tristesse et colère froide… Devenu président, Macron va-t-il reprendre le combat avec, cette fois, une administration plus docile ? C’est tout l’enjeu du spoils system qu’il met en place. En tout cas, pour mener à bien les trois réformes structurelles des dix-huit premiers mois de son mandat – le marché du travail, l’unification du régime des retraites et la mise à plat de la formation professionnelle –, le président aura besoin d’une haute administration parfaitement efficace et alignée sur ses objectifs. Sinon, ce sera l’enlisement § 20 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Etats-Unis, un modèle à suivre, vraiment ?
Postes vacants. D ébut août, le président américain n’avait nommé que 279 personnes sur les quelque 1 100 postes qui demandent l’aval du Sénat. A ce stade, 124 postulants ont été confirmés et, au Pentagone, 42 postes de très haut niveau – inspecteur général, sous-secrétaire à la Marine… – sont toujours vacants.
Lorsque Abraham Lincoln est arrivé, le premier jour, dans le Bureau ovale, il a été accueilli par des centaines d’individus qui espéraient se voir doter d’un emploi dans la nouvelle administration. Pendant des semaines, il les a reçus un à un, douze heures par jour… jusqu’à ce qu’il s’effondre d’épuisement ! Le système des dépouilles (spoils system), qui consiste, pour un président nouvellement élu, à distribuer les postes clés de son administration à des personnes proches du parti, a régné jusqu’en 1883. Le but était de s’assurer la loyauté des équipes, mais surtout de remplir les caisses grâce aux contributions financières des solliciteurs. D’où beaucoup de corruption et d’incompétence. C’est pourquoi le Pendleton Civil Service Reform Act a imposé en 1883 un recrutement fondé sur le mérite au lieu de l’affiliation politique, avec des examens d’entrée et une commission de sélection, qui a donné naissance à un corps de 2 millions de fonctionnaires fédéraux nommés à vie. Mais le système de patronage existe toujours pour les postes clés. A chaque administration, entre 3 000 et 4 000 membres de la haute fonction publique doivent remettre leur démission et sont remplacés par des individus politiquement proches du nouveau président. Parmi eux, un peu plus d’un millier (les ministres, leurs adjoints, les ambassadeurs, les patrons d’agences gouvernementales…) doivent être confirmés par le Sénat. Ce jeu des chaises musicales se passe en
général sans trop de heurts… sauf avec Donald Trump. Sept mois après son arrivée, un grand nombre de postes restent vacants, sans même un candidat identifié. La Maison-Blanche accuse les démocrates de faire de l’obstruction. Ce qui est vrai. Mais le président Trump lui-même complique le processus : il exige que ses collaborateurs ne l’aient jamais critiqué – ce qui est rare chez les républicains – et il propose des candidats issus du monde des affaires, dont les conflits d’intérêts doivent être examinés à la loupe. Donald Trump a truffé son administration de généraux, de banquiers de Goldman Sachs et d’individus aux qualifications douteuses, comme son gendre Jared Kushner, devenu son conseiller spécial, ou Omarosa Manigault, une ancienne candidate à son émission de télé-réalité bombardée à l’Office of Public Liaison de la Maison-Blanche, un bureau chargé des groupes d’intérêt. Certains de ses ministres ne visent qu’à torpiller… leur propre ministère. A l’instar de Rick Perry, qui, avant d’être nommé à la tête du ministère de l’Energie, clamait qu’il fallait le supprimer. Idem pour Scott Pruitt, qui a passé sa vie à vouloir dézinguer l’Agence américaine de protection de l’environnement. D’où des démissions en cascade ou la baisse d’un quart des candidats, cette année, aux examens de recrutement du corps diplomatique. Le mépris de Trump pour les fonctionnaires, qu’il a qualifiés de « faux jetons », n’y est pas étranger… § HÉLÈNE VISSIÈRE, À WASHINGTON
AL DRAGO/« THE NEW YORK TIMES »/REDUX-RÉA
… A Bercy, lorsqu’il a élaboré sa loi Croissance, il a été le ministre qui a le plus empiété sur les territoires traditionnels des autres ministères. Un crime de lèse-majesté ! En ouvrant les professions juridiques réglementées à une certaine concurrence, il s’était invité dans le champ de compétences du ministère de la Justice. Christiane Taubira n’était pas franchement ravie et répercutait la mauvaise humeur de la chancellerie. Tant qu’Emmanuel Macron était ministre et bénéficiait du soutien de l’Elysée, Bercy a pu garder la main et tenir le cap. La chancellerie fulminait à mots couverts et suivait de mauvaise grâce. Dès qu’il a quitté Bercy, en août 2016, le ministère de la Justice a récupéré le dossier entier des professions réglementées, avec le soutien de Marc Guillaume, à l’époque déjà secrétaire général du gouvernement, qui n’était pas mécontent de faire cesser cette expérience de « copilotage ».
FRANCE
FN, les fantômes de l’Assem Gueule de bois. Les huit élus frontistes qui hantent l’Hémicycle sont inaudibles. Et le parti déprime. PAR HUGO DOMENACH AVEC MARYLOU MAGAL
A
22 | 17 août 2017 | Le Point 2345
EMMANUELLE MÉNARD Semaines travaillées : 6 Présence en commission : 7 Intervention en commission : 2 Intervention en Hémicycle : 49 Amendements proposés : 12
LUDOVIC PAJOT Semaines travaillées : 6 Présence en commission : 5 Intervention en commission : 0 Intervention en Hémicycle : 11 Amendements proposés : 13
LOUIS ALIOT Semaines travaillées : 6 Présence en commission : 8 Intervention en commission : 4 Intervention en Hémicycle : 0 Amendements proposés : 0
LIEWIG/ABC/ANDIA
u 53 bis, rue des Suisses, à Nanterre, le troquet Chez Tonton, égayé de photos des Le Pen et de posters du FC Porto, a perdu une de ses meilleures clientes : Marine Le Pen. Depuis que la présidente du FN ainsi que cinq de ses collègues frontistes (plus trois apparentés) ont été élus députés, le centre névralgique du parti s’est déplacé à des kilomètres du Carré, le surnom du siège. Fini le plat du jour à 9 euros et le riz au lait que la patronne du FN savourait à son bureau. Désormais, Marine et les siens déjeunent à la buvette de l’Assemblée, au restaurant des députés (rue de l’Université), au café de l’Esplanade ou au Bourbon, adresses où tout se trame. Pourtant, s’ils fréquentent les mêmes lieux que les élites du système, les députés FN ont du mal à trouver leur place à l’Assemblée. Ils sont « invisibles », « transparents », s’étonnent leurs collègues de tous bords. « Ils sont tout petits, tout en haut dans l’Hémicycle. Ils ne pèsent pas sur les débats. Parfois, on ne se souvient même pas qu’ils sont là », note l’Insoumis Eric Coquerel. Même Jean-Marie Le Pen les juge sévèrement : « Ils doivent avancer sur la pointe de pieds, je ne les entends pas. » Un surnom peu flatteur circule dans leur dos : les « fantômes de l’Assemblée ». A l’heure où le Palais-Bourbon est plus que jamais la caisse de résonance des politiques, c’est la France insoumise qui …
Source : NosDéputés.fr
blée nationale BRUNO BILDE Semaines travaillées : 5 Présence en commission : 7 Intervention en commission : 0 Intervention en Hémicycle : 0 Amendements proposés : 0
GILBERT COLLARD Semaines travaillées : 4 Présence en commission : 2 Intervention en commission : 2 Intervention en Hémicycle : 17 Amendements proposés : 9
SÉBASTIEN CHENU Semaines travaillées : 5 Présence en commission : 8 Intervention en commission : 4 Intervention en Hémicycle : 15 Amendements proposés : 5
Apprentis. Le 4 juillet, les députés frontistes et apparentés lors du discours de politique générale du Premier ministre, Edouard Philippe.
DR
MARINE LE PEN Semaines travaillées : 5 Présence en commission : 4 Intervention en commission : 9 Intervention en Hémicycle : 10 Amendements proposés : 0
JOSÉ ÉVRARD Semaines travaillées : 6 Présence en commission : 7 Intervention en commission : 5 Intervention en Hémicycle : 4 Amendements proposés : 0
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 23
FRANCE
lard avait oublié de les prévenir que les « sans-groupe » pouvaient s’inscrire pour obtenir un temps de parole de cinq minutes sur les explications de vote. Les néo-députés ont finalement pris leurs quartiers dans l’annexe excentrée de la rue Aristide-Briand. Les problèmes logistiques n’expliquent pas tout. « A l’Assemblée nationale, vous avez la place que vous prenez. Vous ne devez pas attendre qu’on vous déroule le tapis rouge. Ils n’ont pas su faire de leur mandat de député une tribune parlementaire », s’étonne le Républicain Daniel Fasquelle. Elu maire de Béziers avec le soutien du FN, Robert Ménard, époux de la députée apparentée FN Emmanuelle Ménard, est sévère avec ses alliés : « Pour s’imposer à l’Assemblée, il faut y être. Il faut bosser, rédiger des questions écrites. La politique, ce n’est pas seulement de la rhétorique. Emmanuelle est intervenue à 25 reprises [le site NosDéputés.fr évoque 49 interventions longues, NDLR]. Qui, au FN, a fait ça ? » Sur les deux premiers mois, Marine Le Pen a fait « dix interventions longues » dans l’Hémicycle et n’a été présente que quatre fois en commission des af-
Première séance. Paris, 21 juin 2017, brasserie Le Bourbon. Marine Le Pen, José Evrard à gauche) et Gilbert Collard s’apprêtent à faire leur entrée à l’Assemblée.
Marine Le Pen suscite toujours l’hostilité. Au Palais-Bourbon, certains députés la perçoivent comme une attraction. 24 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Alliés potentiels. Les députés FN devront en faire plus pour gagner le respect de leurs pairs. Si Marion Maréchal-Le Pen avait fini par se faire accepter, Marine Le Pen suscite l’hostilité. Pour se trouver de potentiels alliés, les frontistes, toujours en quête de groupe, en sont réduits à laisser entendre que cette dernière ne serait pas forcément désignée comme sa présidente. « Personne n’ose s’afficher à ses côtés, se moque l’Insoumise Clémentine Autain. Avec mes collègues, on l’a vue errer seule dans les couloirs de l’Assemblée. Ça nous a fait rire. » Au Palais-Bourbon, certains la perçoivent comme une attraction. « Lorsqu’elle arrive à la buvette, il y a un silence de cathédrale, déplore Sébastien Chenu. Les députés deviennent des spectateurs. » Le député du Nord dénonce une « prise de distance de la part du président de l’Assemblée nationale . Contrairement à ce qu’il a fait pour les autres, François de Rugy ne nous a pas consultés pour sa réforme du règlement intérieur de l’Assemblée. » Cependant, il n’est pas rare que les frontistes échangent des moments de complicité avec
CHRISTIAN MORIN/IP3
monopolise l’attention, de la loi de moralisation à la baisse des APL en passant par l’absence de cravate de Jean-Luc Mélenchon. Désormais, le FN ne fait les gros titres que pour ses guerres internes ou les nouveaux épisodes de son interminable parricide. Pourtant, il y a peu, leur candidate engrangeait plus de 10,5 millions de voix au second tour de la présidentielle – un record absolu pour son parti. La gueule de bois est à la hauteur de l’ivresse. Si le FN ne répond plus, c’est à cause de l’« absence de groupe », arguent en cœur les frontistes. « Nous sommes victimes des règles de l’Assemblée nationale, qui, évidemment, contraignent considérablement notre capacité d’action et de parole », se plaignait en juillet la patronne du FN. Difficulté supplémentaire : l’Assemblée a mis dix jours à leur attribuer bureaux et ordinateurs, indispensables pour travailler. Gilbert Collard a même menacé de s’installer place du Palais-Bourbon, sous des parasols. Autre handicap : le manque d’expérience. On ne les pas entendus répondre au discours de politique générale d’Edouard Philippe. Et pour cause, Gilbert Col…
faires étrangères, selon le même site NosDéputés.fr. Pour repartir au combat, la fille de Jean-Marie doit soigner les blessures psychologiques causées par le débat présidentiel raté. En attendant, elle joue la discrétion. Contrairement à Sébastien Chenu et à Gilbert Collard, Marine Le Pen s’est peu aventurée salle des Quatre Colonnes pour affronter les journalistes. Elle n’a pas organisé de conférence de presse à l’Assemblée. Lessivée par deux campagnes, elle a pris ses quartiers d’été dans sa maison de vacances, près de Perpignan, dès le 1er août, sans attendre la fin de la session parlementaire. « On ne veut pas être des agitateurs, se défend son conseiller Sébastien Chenu. Marine Le Pen raréfie sa parole pour crédibiliser son offre politique. » « Les Insoumis ont été habiles sur le plan de la communication, mais on n’a pas le sentiment qu’ils représentent une alternative sérieuse. C’est de l’esbroufe de début de mandat », ajoute Nicolas Bay, son lieutenant.
« l’ennemi » insoumis. « Louis Aliot et moi, on s’est moqués de Gilbert Collard, rapporte Alexis Corbière, député LFI originaire de Béziers. On lui a demandé s’il allait à la Feria cette année, parce qu’il a changé de position sur la corrida autant de fois qu’il y a de jours dans la semaine. » Même quand les échanges sont moins aimables, les députés FN sont assez nombreux pour se serrer les coudes. « Maintenant, quand j’interviens dans l’Hémicycle, je suis applaudi », plaisante Gilbert Collard en petit comité. Quant à Emmanuelle Ménard, la « constructive du FN », elle a pu compter sur son fan numéro un, son mari Robert, aperçu dans les tribunes deux jours d’affilée. « Je suis venu parce que je l’aime et que je voulais voir ses bureaux, voir comment elle travaille, confie-t-il. J’avais le ventre noué quand je l’ai entendue intervenir sur la liberté d’expression sous les quolibets d’une gauche toujours aussi imbécile. Quand ce sont les députés de La République en marche qui sont visés, François de Rugy fait respecter l’ordre. Mais il ne fait rien quand Emmanuelle se fait traiter de facho ! »
Si Marine Le Pen ne se fait pas remarquer au Palais-Bourbon, son élection a modifié le mode de fonctionnement du parti. En privé, elle explique préférer son nouveau bureau à celui de Nanterre. Elle reste ainsi entourée de fidèles, loin des guerres de chapelles. Physiquement éloignés, les députés européens qui ont échoué à se faire élire à l’Assemblée ont un rapport moins privilégié avec elle. C’est le cas de Nicolas Bay, pressenti pour prendre la tête du groupe Europe des nations et des libertés, à Strasbourg, mais aussi de son rival, le souverainiste Florian Philippot. Ce dernier côtoyait quotidiennement la « patronne ». Mais, depuis qu’il a créé son association, Les Patriotes, « quelque chose s’est cassé entre eux. Il est placardisé », persifle un cadre du FN. « Je n’ai pas du tout ce sentiment, rétorque le numéro deux du parti. Je me sens bien entouré, je suis invité à beaucoup d’événements. » Avant d’ajouter à l’adresse de ses détracteurs : « Je ne peux pas empêcher les rageurs de rager. » Depuis l’incident, il se tient à carreau. « Philippot a voulu faire
TORREGANO/SIPA
En 1986, le FN jouait la provocation les journalistes à des Le 16 mars 1986, le FN « voyous » et avait invité un envoyait 35 députés au député communiste à en déPalais-Bourbon à la faveur du scrutin proportionnel décidé coudre hors du Palais-Bourpar François Mitterrand. bon. Le plus « efficace » était toutefois Jean-Marie Le Pen. A l’époque, l’obtention d’un A la fin d’un discours, le groupe (le seuil était fixé « Menhir » s’était tourné vers à 30) lui avait donné plus le banc du gouvernement de moyens de s’exprimer que pour chanter : « Mitterrand ne peuvent le faire les dépuest roi, Chirac est sa reine, la la tés frontistes actuels. Mais, la… » En plein Hémicycle, contrairement à Marine Le Pen et sa bande, ils faisaient Agacement. Le 9 avril 1986, il avait également demandé tout pour se faire remarquer. Jean-Marie Le Pen à la tribune. à deux députés de « s’injecter Ils utilisaient régulièrement de la salive de sidaïque » pour le rappel au règlement pour envenimer prouver qu’ils étaient « courageux ». En les débats et ne reculaient devant aucune 1988, la dissolution mit fin à ces improviprovocation. Spécialiste en la matière, sations. Bilan : en deux ans, ils déposèrent Jean-Claude Martinez avait choqué en 63 propositions de loi, visant notamment à rétablir la peine de mort ou à instaurer dénonçant le « génocide culturel » la « préférence nationale ». Parmi les 35 dédu ministère de l’Education nationale ou l’« affaissement génétique » de l’Ecole putés FN, 25 rompront avec le parti à plus nationale de la magistrature de Bordeaux. ou moins long terme – certains, même, Quant à Roger Holeindre, il avait comparé en cours de mandat § H. D.
un coup de force et ce n’est pas passé, pique l’un de ses plus farouches adversaires. Il sait qu’il n’a aucune perspective dans une démarche sécessionniste. Maintenant il essaie de se racheter. Il ne parle quasiment plus que d’immigration. » Pour autant, Marine Le Pen n’est pas rassurée. « Elle n’a pas voulu lui couper la tête pour éviter d’en faire un martyr, mais elle le croit capable de lui faire un nouvel enfant dans le dos dans six mois », décrypte un cadre du parti. Reconstruction. Le chantier de la reconstruction est immense pour la présidente, qui doit restaurer son autorité et redonner espoir à son camp, qu’elle a tant déçu après l’avoir fait tant espérer. « On est déprimés, on fonctionne tous au ralenti », abonde un cacique du FN. Pour calmer la fronde, elle a fait tomber deux têtes : Sophie Montel, la meilleure amie de Florian Philippot, évincée de la présidence du groupe FN en BourgogneFranche-Comté, tout comme l’ultracatholique Pascal Gannat de celle du conseil régional des Pays de la Loire. Résultat, le séminaire de juillet, annoncé sanglant, a accouché d’une synthèse digne des plus belles heures du Parti socialiste : la sortie de l’euro, toujours d’actualité, n’est plus une priorité. Vive la langue de bois ! Le calendrier de la reconstruction a été fixé : la traditionnelle rentrée politique à Brachay, le 9 septembre, sera suivie d’une consultation des adhérents pour élaborer des propositions en vue d’un congrès « refondateur », peutêtre début 2018. Marine Le Pen peut-elle être renversée ? « Aujourd’hui, Macron la fait passer pour une dinosaure de la politique », ose Robert Ménard. Marion Maréchal-Le Pen reviendra-t-elle ? Certains cadres redoutent que son éclipse ouvre un boulevard à Laurent Wauquiez pour empiéter sur le territoire FN, à l’instar de Nicolas Sarkozy en 2007. Ou qu’une nouvelle tête sortie de nulle part rafle la mise, à la manière d’Emmanuel Macron. Marine Le Pen aurait alors tout le loisir de se consacrer à son mandat de députée § Le Point 2345 | 17 août 2017 | 25
MONDE
26 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Et Poutine intronisa son garde du corps... Russie. Le maître du Kremlin pousse Alexeï Dioumine sur le devant de la scène. Pour en faire son successeur ? DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL MARC NEXON, AVEC KATIA SWAROVSKAYA
MIKHAIL METZEL/TASS/ABACA
I
ls cheminent côte à côte dans l’allée de bouleaux décrite par Tolstoï et écoutent leur guide. Ce matin, Vladimir Poutine et le gouverneur Alexeï Dioumine découvrent Iasnaïa Poliana, la propriété du grand écrivain située près de Toula, à 200 kilomètres au sud de Moscou. Le premier se souvient de l’avoir « peut-être visitée il y a longtemps, lorsqu’[il était] écolier ». Le second, tout juste nommé à la tête de la région, arpente les lieux pour la première fois et précise avoir entamé la lecture de « Guerre et paix ». « Tolstoï a essayé d’élever des porcs, mais ça ne marchait pas, ils mouraient tous », explique la guide. « De quoi vivait Tolstoï ? interroge Poutine. – De ses livres. – Ça lui suffisait ? – Non, à l’époque, on coupait déjà du bois. » Les voilà à présent dans son manoir blanc. Tous deux passent d’une pièce à l’autre. Poutine fixe un por-
trait de Tolstoï. « Il a un regard étonnant », dit la guide. « Très puissant », ajoute Poutine. Puis ils pénètrent dans sa bibliothèque. Le chef du Kremlin feuillette un recueil de proverbes. « Tiens, écoute celui-ci, dit-il à Dioumine en pointant une page : “On n’effraie pas un faucon avec un corbeau.” Essaie de te l’approprier, ça te sera utile. » « C’est clair, je vais y réfléchir », répond l’autre. Il est temps de se restaurer. Les deux hommes s’attablent en terrasse, entourés de notables locaux. On leur sert du thé et le gâteau au citron jadis confectionné par Sofia, la femme de Tolstoï. La conversation roule sur les projets de développement de la région. Poutine est aux petits soins avec Dioumine. Il lui tape sur l’épaule, lui adresse des sourires en coin. « C’est à Alexeï de vous donner la parole », lance-t-il aux invités. A sa droite, Alexeï, les sourcils circonflexes, hoche la tête et ose un bon mot : « La lettre que vous devez me signer pour débloquer les investissements, je l’ai dans ma poche, Vladimir Vladimirovitch.
Virilité. Vladimir Poutine (n° 6) et Alexeï Dioumine (à dr., n° 20) font assaut d’amabilités sur la glace lors du 6e Night Hockey League Festival, au Palais des glaces de Sotchi, le 10 mai.
« Tiens, écoute ce proverbe : “On n’effraie pas un faucon avec un corbeau.” Essaie de te l’approprier, ça te sera utile. » P outine à Dioumine
– Ah, je m’en doutais ! approuve le président. Et le responsable des routes, il est ici ? – Il répare les routes. (Eclat de rire général.) – Bravo pour la réponse ! » s’esclaffe Poutine. Et de complimenter son nouveau gouverneur en prenant la table à témoin. « Il sait gérer les situations. Vous avez vu qu’il a construit une académie militaire en trois mois ? poursuit-il en croquant une part de gâteau. C’est une belle réalisation. » Les participants applaudissent. « C’est un miracle », dit l’un d’eux. « C’est notre gars », dit un autre. Ekaterina Tolstoï, la directrice du musée, présente lors de cette journée de septembre 2016, se souvient : « Il l’appelait tout le temps Alexeï. Ça se voit, il l’apprécie. » Apprécier ? Le mot est faible. Les kremlinologues placent désormais Dioumine, 44 ans, parmi les successeurs possibles de Poutine, 64 ans. « C’est l’héritier », affirme même le célèbre animateur de radio Sergueï Dorenko. Un dauphin présumé dont la carrière connaît une accélération fulgurante. Car, pendant quinze ans, cet ingénieur en radio-électronique de l’armée, fils d’une institutrice et d’un médecin militaire, n’a eu d’autre ambition que d’assurer sa mission : celle de garde du corps auprès de Poutine, avec, comme accessoires, une oreillette et des lunettes noires. Puis, en 2014, tout bascule. Son mentor le propulse numéro deux du GRU, le puissant service des renseignements militaires, … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 27
MONDE
Dans la datcha de Tolstoï. Vladimir Poutine et, à sa droite, le gouverneur de Toula, Alexeï Dioumine, le 8 septembre 2016, lors d’un repas à Iasnaïa Poliana, près de Toula, le domaine où le grand écrivain russe est enterré.
et deux ans plus tard vice-ministre de la Défense ! Or le voilà aujourd’hui au poste de gouverneur de l’une des régions les plus influentes du pays et forte d’une trentaine d’usines d’armement. Ce n’est pas tout. Au passage, il décroche ses 2 étoiles de lieutenant général et la médaille de Héros de Russie. Un cas unique dans les sphères du pouvoir. Certes, l’ascension de Dioumine intervient au moment où Poutine fait le ménage dans son entourage. Et s’attache de nouvelles fidélités. Adieu, ses vieux compagnons de Saint-Pétersbourg comme Vladimir Iakounine, l’ex-PDG des chemins de fer, ou Sergueï Ivanov, son ancien camarade du FSB, et place aux jeunes quadras ! A l’image d’Anton Vaino, le nouveau patron de l’administration présidentielle. Il y a aussi deux autres ex-gardes du corps dont il a assuré la promotion : Viktor Zolotov, placé à la tête de la Garde nationale, et Evgueni Zinitchev, nommé gouverneur de Kaliningrad. Même si ce dernier a …
SaintPétersbourg
RUSSIE
Moscou Kaliningrad
UKRAINE
Crimée
Toula 0
1000 km
très vite démissionné après une première conférence de presse catastrophique de quarante-huit secondes. Mais, avec Dioumine, c’est différent. Poutine le couve. « Il le fait grandir comme le fils qu’il a toujours voulu avoir », souligne Alexeï Moukhine, un ancien de l’administration présidentielle. Tout en le préparant, pourquoi pas, à la fonction suprême. A l’automne dernier, le calendrier semble même s’accélérer. Un entrefilet paru sur le site du journal Moskovskaya Pravda et supprimé au bout de quelques heures fait état d’une
« Poutine fait grandir Dioumine comme le fils qu’il a toujours voulu avoir. » Alexeï Moukhine, ancien membre de l’administration présidentielle 28 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Chance. En attendant, Dioumine creuse son sillon. « Je le vois plutôt en lice pour le coup d’après », prédit le politologue Valery Solovey. Sa force ? Son lien intime avec Poutine, dont il intègre le service de protection en août 1999, lorsque Boris Eltsine nomme l’ancien officier du KGB à la tête du gouvernement. « Vous êtes prêt ? On va travailler ensemble », lui dit alors Poutine. « A l’époque, j’ai pensé que Vladimir Vladimirovitch ne tiendrait pas plus de trois ou quatre mois, comme les autres… », raconte l’ancien garde du corps dans une rare interview au journal Kommersant. En fait, il ne le quittera plus. Et avalera des milliers de kilomètres à son côté. « Des mois sans rentrer à la maison », reconnaît-il. Avec en prime quelques frayeurs. Il est là lorsqu’en pleine guerre de Tché tchénie le président vient saluer ses troupes, non loin de Grozny. Au moment de repartir, Poutine monte à bord d’un hélicoptère imprévu. « Ce n’est pas le bon », l’avertit Dioumine. Mais il ne l’écoute pas. L’engin décolle et rentre sans encombre. L’hélicoptère destiné à accueillir la délégation présidentielle, lui, prend feu et s’écrase. « Les gars, on a de la chance », soupire Dioumine. Il est encore là, avec Poutine, dans un canot au large de la péninsule du Kamtchatka en 2010. Le chef de l’Etat, qui assiste à une
MIKHAIL KLIMENTYEV/SPUTNIK/AFP
aladie grave dont souffrirait Poum tine. L’article avance deux candidats au trône : l’actuel Premier ministre, Dmitri Medvedev, et Alexeï Dioumine. La rumeur enfle. « Vous n’imaginez pas à quoi ressemble ma vie », confie Poutine en marge de la conférence de Valdaï à des proches qui le trouvent épuisé. Lors d’une rencontre en tête à tête, un journaliste de Bloomberg se lance : « Votre successeur pourrait-il être quelqu’un comme Alexeï Dioumine ? » « Quelqu’un de jeune et de mature », répond, impénétrable, le maître du Kremlin. Depuis, la santé du président n’inspirerait plus d’inquiétude et celui-ci envisagerait même de rempiler pour un quatrième mandat présidentiel.
ission scientifique, s’est mis en m tête de tirer à l’arbalète sur une baleine afin d’effectuer un prélèvement de peau. La houle est forte. Dioumine le tient par le buste tandis qu’il s’y prend à quatre reprises pour atteindre le cétacé. « S’il tombait à l’eau, je n’avais pas d’autre choix que de me jeter avec lui », se souvient-il. Il veille aussi sur le sommeil de son président. Une nuit, il monte la garde dans une datcha perdue au fin fond de la Sibérie. Poutine dort au premier étage. Soudain, un ours surgit devant la porte d’entrée vitrée. L’histoire retient que Dioumine s’apitoie alors sur le plantigrade et vide son chargeur en visant la neige. Poutine n’entend pas les coups de feu. « Tu as bien fait de l’épargner », lui dit-il, le lendemain, au réveil. Pourtant, tout ne se passe pas sans accrocs. Une autre fois, lors d’une visite d’usine, un ouvrier tire Poutine par la manche. Dioumine intervient et dégage l’homme brusquement. « Encore un geste comme ça et tu pars, lance Poutine à son garde du corps. Cet individu gardera une mauvaise image de moi, pas de toi. » Il n’empêche, la confiance s’installe. Au point que Dioumine se charge parfois de la protection de Maria, la fille aînée de Poutine, mariée à un Néerlandais employé chez Gazprom.
Un passe-temps commun unit aussi les deux hommes : le hockey sur glace. Tous deux s’entraînent au sein d’une équipe de VIP, la Ligue de nuit. Dioumine, pratiquant depuis l’âge de 10 ans, garde les buts. Le président, lui, attaque et porte le n° 6. Une ou deux fois par mois, ils frappent le palet aux côtés du roi du nickel Vladimir Potanine, du ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et de la star de la discipline, Viatcheslav Fetissov, considéré comme l’un des six meilleurs joueurs du siècle. Ce dernier, rencontré dans un centre commercial de marques de luxe, raconte leurs matchs. « Dioumine ? C’est le meilleur gardien du monde amateur. Il ne s’énerve jamais, car un palet à pleine vitesse peut faire très mal. » Il évoque aussi l’apprentissage de Poutine, découvrant la patinoire à 58 ans. « On le faisait avancer avec un tabouret », dit-il. Il relate enfin les troisièmes mi-temps – ou plutôt les cinquièmes quart-temps ! « On boit des bières, on parle de la vie, des mauvais résultats de l’équipe de foot, mais jamais de boulot. Le président nous dit qu’à la différence du ski et de la natation le hockey est le seul sport qui le libère de ses pensées. » Et, lors des matchs de gala, Dioumine sait lui susurrer ses conseils à l’oreille. Autant d’attentions qui permettent à l’ancien garde du corps de rejoindre le premier cercle. Ainsi, en 2012, il
Six ans de plus ?
Ce sont les signes révélateurs d’un début de campagne. Pêche au brochet au harpon, pectoraux exhibés à bord d’un bateau à moteur, déplacement de troncs d’arbres… Le Kremlin diffuse abondamment les images des vacances de Vladimir Poutine dans la région de Touva, un coin reculé de Sibérie. Celles d’un homme en forme, prêt à briguer un quatrième mandat présidentiel, en mars 2018. L’intéressé lui-même peine à masquer ses intentions. « Vladimir Vladimirovitch, nous serions tous heureux si vous étiez candidat, lui lance un groupe de villageois. – Très bien, je vais y réfléchir. Merci », répond-il. Si Poutine rempile, son règne aura duré un quart de siècle.
devient conseiller du SKA, le club de hockey de Saint-Pétersbourg, présidé par Gennadi Timchenko, un ami milliardaire de Poutine. C’est à la même époque que Dioumine grimpe dans la hiérarchie de la garde présidentielle, un régiment d’élite réputé pour sélectionner des hommes capables d’entendre un chuchotement à 6 mètres. « Hommes polis ». Puis vient le grand saut et les missions clandestines. Dioumine rejoint le GRU, le plus secret des services du pays. Il prend alors la tête d’une nouvelle unité (Forces des opérations spéciales), composée d’un millier d’hommes issus des rangs des Spetsnaz et des forces Alfa. Sa première tâche ? Organiser l’exfiltration vers la Russie de l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch dans la nuit du 23 février 2014, en pleine révolution de Maïdan. Une opération au cours de laquelle il lance ses bateaux et ses hélicoptères à la recherche du dirigeant déchu en fuite. Après des heures de traque le long du littoral de la mer d’Azov, ses hommes localisent une berline en train de faire des appels de phares. Ianoukovitch est bientôt en lieu sûr. Cinq jours plus tard, Dioumine signe son coup de maître avec l’annexion de la Crimée. Aux commandes de ses troupes …
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Crimée, le coup de maître de Dioumine
« Crimée russe ». Le 1er mars 2014, l’accès au Parlement de Crimée, à Simferopol (Ukraine), est bloqué par des forces prorusses. Le 18 mars, deux jours après un « référendum d’autodétermination », la République de Crimée et Sébastopol rejoignent la Fédération de Russie. C’est l’« annexion de la Crimée », non reconnue par l’Onu.
Exfiltré. Cette photo montre probablement le président ukrainien Viktor Ianoukovitch dans la nuit du 23 février 2014, alors que la révolution bat son plein sur Maïdan, à Kiev. Destitué la veille, il est mis en sécurité et exfiltré par les Forces des opérations spéciales, commandées par Alexeï Dioumine. Le Point 2345 | 17 août 2017 | 29
MONDE
dépourvues d’insignes et rapidement baptisées les « hommes polis », il débarque dans la péninsule et s’empare des postes militaires. « Il était là-bas les yeux et les oreilles de Poutine », souligne le journaliste Sergueï Kanev. Poutine est aux anges. Tout a fonctionné. « Au point que je me suis demandé si c’était bien nous », confiera-t-il plus tard. Dioumine, lui, décoré Héros de Russie, s’attelle à une autre urgence : apaiser la guerre des services qui éclate au lendemain de la prise de la Crimée. Meurtri par sa mise à l’écart, le FSB aurait mûri une vengeance en révélant l’identité de plusieurs dizaines d’agents du GRU en poste à l’étranger. « Il a tenté de rétablir la communication entre les équipes », poursuit Sergueï Kanev. Auréolé de sa campagne de Crimée, le voilà désigné vice-ministre de la Défense chargé de l’immobilier et des questions de santé. Un passage éclair. Il rend son portefeuille au bout de deux mois. La raison ? L’ennui de la fonction et la jalousie croissante, dit-on, de son ministre de tutelle, Sergueï Choïgou. …
Ça tombe bien. Poutine entend se débarrasser du gouverneur de Toula, jugé trop proche de son Premier ministre, Dmitri Medvedev. Pour une région militaro- industrielle, il veut un homme à lui. « Il veut également le tester sur le terrain face à la population », explique le colonel Viktor Baranets, éditorialiste à la Komsomolskaya Pravda. Dioumine s’exécute et apparaît pour la première fois devant les caméras. A reculons. « J’avais envie de m’enfuir avec ma mitraillette », confie-t-il à la chaîne fédérale Rossiya 24, venue en hâte interroger le chouchou du président. Pourtant, au fil des mois, l’intéressé se prend au jeu. « Le généralissime m’a nommé, dit-il en référence à Poutine, je n’ai pas droit à l’erreur. » Sa relation directe avec le sommet suscite d’ailleurs l’engouement. « On fait la queue pour travailler avec lui », admet Alexandre Loutchine, l’ancien vice-ministre de l’Intérieur de Toula. Sa méthode ? Imiter son maître. Comme Poutine, il promet et admoneste. « Les coupables seront punis ! lance-t-il au représentant de
A Toula, l’ennemi s’appelle Alexeï Navalny, le blogueur anticorruption, candidat (non autorisé) à l’élection présidentielle. 30 | 17 août 2017 | Le Point 2345
l’administration locale lors d’une visite d’appartements neufs dont les éviers ont disparu. Ne rigolez pas ! Et si on vous envoyait vivre ici ? » Même ton lorsqu’il débarque à Belov, une ville de son gouvernorat. « Mme Sorokina se plaint de fuites sur son système de chauffage. Vous faites le nécessaire ? » demande-t-il au chef du district. « Oui », répond l’édile, tout penaud. « Affirmatif ? » reprend Dioumine. « Affirmatif. » Des coups de menton pas toujours efficaces. Il suffit de rendre visite à Mme Sorokina. « Ils voulaient que j’achète la plomberie et, comme j’ai refusé, ils ont bouché les fuites avec des bandelettes », racontet-elle en montrant un enchevêtrement de tuyaux humides. Surveillance. Autre règle inspirée de son protecteur : la mise au pas de l’opposition. A Toula, le parti Iabloko vit désormais sous étroite surveillance. « Pour la première fois depuis mon entrée en politique, en 2008, j’ai été convoqué par le FSB », raconte Vladimir Dorokhov, le responsable local. « Quel complot préparez-vous contre le gouverneur ? » lui demande-t-on. « Il s’agissait d’une lettre dans laquelle on réclamait que des familles d’agriculteurs reçoivent deux vaches, et pas une, comme le prévoit le programme fédéral », poursuit Vladimir Dorokhov. Il n’empêche, ses courriels sont désormais ouverts… Mais, à Toula, l’ennemi s’appelle Alexeï Navalny, le blogueur anticorruption, candidat (non autorisé) à l’élection présidentielle. « Nous avons fait 28 demandes pour louer des locaux, toutes refusées », explique-t-il lors de son dernier passage. Depuis, son équipe a pris ses quartiers au rez-de-chaussée d’un immeuble surveillé par un bus du FSB aux vitres masquées par des rideaux. Ici, les voix s’élèvent contre le nouvel appartement moscovite de Dioumine, une propriété de 344 mètres carrés évaluée à 10 millions d’euros. « D’où vient l’argent du gouverneur ? » lance Navalny à ses troupes. L’étudiant en économie Kirill, nouvel adhérent du mouvement, soupire : « On a l’habitude. » Certes, mais l’ancien garde du corps apprend vite… §
ANDREY VARENKOV/RIA NOVOSTI/AFP
Héros soviétiques. Alexeï Dioumine, décoré Héros de Russie, défile avec sa femme et son fils à Toula, en 2016, pour le 71e anniversaire de la victoire de la « Grande Guerre patriotique » (1941-1945).
MONDE
Un monde de murs Rideaux de fer. 40 000 kilomètres de séparation ont ou vont être édifiés. Même les démocraties cèdent à cette folie constructrice. PAR CATHERINE HUGUET ET MICHEL REVOL
ROYAUMEUNI
FRANCE (Calais) / Royaume-Uni 2014-2015 : 3 km de clôture autour de la gare Eurotunnel. 2017 : mur de béton de 1 km aux abords de la «jungle».
FRANCE
AUTRICHE SLOVÉNIE
RUSSIE
GRÈCE / Turquie 2012 : barbelés de 12 km.
SERBIE
BULGARIE
MAROC
ISRAËL
LIBYE
50 40
SYRIE
TUNISIE / Libye 2015-2016 : 200 km de mur de sable, de tranchées et de postes de surveillance.
10 0
1945 1955 1965 1975 1985 1995 2005 2015
32 | 17 août 2017 | Le Point 2345
5
AFGHANISTAN
IRAN
6
AFRIQUE DU SUD
7
ÉMIRATS ARABES UNIS
5
INDE
OMAN
YÉMEN
PAKISTAN / Afghanistan 2007 : 20 km de clôture en cours. IRAN / Irak 2015 : 4 km de clôture. ÉMIRATS ARABES UNIS / Oman 2005 : 410 km de clôture.
ZIMBABWE
BOTSWANA / Zimbabwe 2003-2008 : 500 km de barbelés pour protéger le bétail de la fièvre aphteuse et empêcher l’immigration venue du Zimbabwe.
PAKISTAN
KOWEÏT
MOZAMBIQUE
BOTSWANA
7
5
ÉGYPTE / Gaza 2009 : une zone tampon en surface et 11 km de mur souterrain en métal pour stopper la contrebande par les tunnels. JORDANIE / Irak / Syrie 2008-2015 : 350 km de clôture avec caméras et capteurs en construction côté Syrie. 2015 : 175 km de clôture en construction pour stopper l’Etat islamique côté Irak.
murs et barrières construits ou prévus dans le monde en 2017. Pour les trois quarts,
JORDANIE
7
ARABIE SAOUDITE
75
30 ils sont apparus au cours des deux dernières décennies. 20
IRAK
4
ÉGYPTE
SAHARA OCCIDENTAL
Entre 3 268 et 3 326 km, selon les sources, entre l’Inde et le Bangladesh.
60
KIRGHIZISTAN
TURKMÉNISTAN
2
LIBAN
ALGÉRIE
Le mur le plus long
70
OUZBÉKISTAN
TURQUIE
3
TUNISIE
MAROC / Algérie 2015 : 100 km pour lutter contre les trafics et l’immigration clandestine. Construction en cours.
KAZAKHSTAN
BULGARIE / Turquie 2013-2014 : 30 km de barbelés, 130 km supplémentaires prévus.
HONGRIE
GRÈCE
SLOVÉNIE / Croatie 2015 : 137 km de barbelés.
MAROC / Sahara occidental 1980-1987 : 2 720 km de mur de sable, de zones minées et de batteries d’artillerie pour lutter contre le Front Polisario.
TURKMÉNISTAN / Ouzbékistan 2001 : 1 700 km de barbelés.
MACÉDOINE
ESPAGNE
ESPAGNE / Maroc 1993 : 8 km de barbelés autour de Ceuta. 1996-2005 : 11 km autour de Melilla.
KAZAKHSTAN / Ouzbékistan 2006 : 45 km de clôture.
MACÉDOINE / Grèce 2015-2016 : 30 km de double clôture de barbelés.
HONGRIE / Croatie / Serbie 2015 : barbelés en deux sections de 78 km et 38 km pour la Croatie, et de 175 km pour la Serbie.
CROATIE
AUTRICHE / Slovénie 2015 : 4 km de barbelés autour d’un point de passage.
NORVÈGE / Russie 2016 : clôture de 200 mètres pour empêcher les migrants, principalement syriens, de franchir la frontière à vélo, car la Russie interdit de la traverser à pied.
AFRIQUE DU SUD / Mozambique 1975 : 120 km de clôture électrifiée. AFRIQUE DU SUD / Zimbabwe 1985 : 14 km de clôture électrifiée.
OMAN / Yémen 2014 : 288 km de clôture sont prévus. Travaux en cours.
Le mur le plus ancien La frontière entre les deux Corées a été militarisée à partir de 1953.
Justification officielle du mur : Immigration Conflits territoriaux, zone militaire Terrorisme
Contrebande (dont drogue)
Présence d’un mur ou d’une clôture de sécurité sur tout ou partie de la frontière Pays construisant le mur Pays subissant le mur Année de début et de fin de construction
INDE Pakistan 2006-2012
ÉTATS-UNIS
1
MEXIQUE / Guatemala 2012 : 1 km de mur de rétention des eaux qui a pour but officieux de lutter contre l’immigration via le principal port frontalier des deux pays.
MEXIQUE CUBA
Source : données collectées par Elisabeth Vallet, Zoé Barry et Josselyn Guillarmou (Université du Québec, Montréal), janvier 2017.
GUATEMALA
RUSSIE
1
OUZBÉKISTAN / Afghanistan 2001 : 209 km de clôture électrifiée et surveillée, de barbelés, de champs de mines sur la totalité de la frontière. OUZBÉKISTAN / Kirghizistan 1999 : 870 km de clôture.
CHINE CORÉE DU NORD
INDE / Pakistan 1990-2004 : les deux pays sont séparés dans la région du Cachemire par 500 km de mur et de barbelés, doublés parfois de détecteurs de chaleur.
CHINE / Corée du Nord 2006-2012 : 220 km de barbelés installés, 1 420 km supplémentaires prévus.
CORÉE DU NORD / Corée du Sud Erigés à partir de 1953, 248 km de murs de 2 à 3 mètres de hauteur organisent une zone tampon de 4 km de largeur. Gardée par plus de 700 000 hommes, c’est la frontière la plus militarisée au monde.
INDE BIRMANIE
CHINE / Hongkong 1960-1965 : zone tampon clôturée de barbelés sur 32 km.
BIRMANIE / Bangladesh 2009 : 64 km de barbelés construits. 210 km supplémentaires sont prévus. BRUNEI MALAISIE
INDE / Bangladesh 1989-2015 : 3 200 km de barbelés construits. 126 à 200 km supplémentaires prévus.
MALAISIE
40 000 kilomètres
C’est la longueur totale des murs et barrières construits ou prévus dans le monde, soit la circonférence de la Terre.
ÉTATS-UNIS / Mexique 1990-2011 : les Américains ont commencé dans les années 1990 à fermer leur frontière avec le Mexique, notamment par un mur de béton, sur 1 125 km. Donald Trump entend parachever le mur, qui ferait 3 200 km au total.
2
TURQUIE / Syrie 2015-2017 : 290 km de mur en blocs de béton érigés sur les 511 km prévus. Tranchées, barbelés et tours de contrôle doivent à terme couvrir le reste des 900 km de frontière commune.
3
CORÉE DU SUD
INDE / Birmanie 2013 : 10 km de barbelés.
BANGLADESH
ÉTATS-UNIS / Cuba (Guantanamo) 1959-1964 : 28 km de clôture autour de la base navale américaine enclavée à Cuba.
CHYPRE / Turquie 1974 : 180 km de murs, barbelés, champs de mines, miradors… La « ligne verte », surveillée par les Casques bleus, coupe Chypre entre ses parties grecque et turque.
4
ISRAËL / Cisjordanie 2002 : un mur de plus de 438 km isole Israël du territoire palestinien, dont il rogne une partie. Il est prévu au total 683 km de mur doublé de barbelés.
4
ISRAËL / Gaza 1993 : 51 km de murs et de barrières, doublés pour que les soldats israéliens puissent patrouiller. Au sud, la frontière avec l’Egypte est fermée par une zone tampon. En 2016, Israël a entrepris la construction d’une barrière souterraine en béton afin de boucher les tunnels.
4 BRUNEI / Malaisie (Limbang) 2005 : 20 km de clôture.
ISRAËL / Egypte (Sinaï) 2013 : 242 km de clôture pour lutter contre l’immigration, le trafic d’armes et de drogue et contre le terrorisme.
4
ISRAËL / Syrie 2013 : l’Etat israélien a édifié à partir de 2013 une clôture électrifiée de 70 km le long du plateau du Golan, annexé en 1981.
4
ISRAËL / Liban 2001 : les deux pays sont séparés par une barrière électrifiée de 79 km, la « ligne bleue ».
5
ARABIE SAOUDITE / Irak / Yémen / Emirats arabes unis Le royaume est sans doute le pays au monde le plus fermé, au sens littéral du terme. Au nord, 900 km de clôture avec l’Irak (2006-2014) ; au sud, sur la frontière avec le Yémen, 75 km de barrière de sable (2003-2004, puis 2013) équipée de systèmes de détection ; à l’est, 457 km de clôture (2005) construite avec les Emirats arabes unis. Un autre mur est en projet pour séparer le royaume wahhabite d’Oman.
6
KOWEÏT / Irak 1991 : 190 km de zone démilitarisée électrifiée.
7
IRAN / Afghanistan 2000 : 682 km de murs, canaux, digues et barbelés. L’objectif est de contrôler les 1 000 km de frontière.
7
IRAN / Pakistan 2011 : 700 km de mur de 1 mètre de largeur et 3 mètres de hauteur couvrant toute la frontière entre les deux pays.
7
IRAN / Irak 2015 : 4 km de clôture.
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 33
SOCIÉTÉ
Les bergers ont retro
REPORTAGE PHOTO JULIEN FAURE POUR « LE POINT »
Mode de vie. Quasi disparu il y a trente ans, le berger remonte dans les alpages. Le loup, l’envie de changer de vie et la vague écolo donnent un nouveau souffle au métier. Reportage.
Pastoralisme. Bergère depuis douze ans, Lucie Maréchal garde 1 000 brebis dans la vallée du Champsaur (dans les Hautes-Alpes). Son parapluie est en bois pour ne pas attirer la foudre. 34 | 17 août 2017 | Le Point 2345
uvé leur bonne étoile
DR
« Je ne rêvais pas exactement d’être mère au foyer. On m’avait dit que ça n’était pas “un métier de fille”, ça m’a motivée. »
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 35
SOCIÉTÉ
PAR CLÉMENT PÉTREAULT
A
rmée de son crochet, Lucie s’avance entre les bêtes inquiètes. Le troupeau de 1 000 brebis, confiné dans un carré de grillage, tournoie autour d’elle, formant une masse compacte et bêlante. La bergère repère une « boiteuse » et, en un tournemain, la saisit par la patte arrière, la cale contre ses jambes et commence à l’ausculter. L’éclopée se laisse soigner sans gémir. « Qu’elles agnellent ou qu’elles soient croquées par le loup, les brebis souffrent en silence », explique la jeune femme de 37 ans. Voilà douze ans qu’elle travaille comme bergère. C’est sa quatrième année dans les alpages de la vallée du Champsaur, montagnes abruptes bordant le parc naturel des Ecrins, dans les Hautes-Alpes. Depuis l’estive, on devine les toits de Pont-du-Fossé. Le village blotti au fond de la vallée enjambe le Drac, qui serpente sur 130 kilomètres jusqu’à Grenoble. Mais revenons à nos moutons. « Le boulot, c’est de s’occuper des bêtes, pas de contempler le paysage », grommelle Lucie, occupée à extraire, à la pince à épiler, des asti36 | 17 août 2017 | Le Point 2345
cots d’une plaie grouillante dans la patte de la b rebis. Pour l’aider dans sa convalescence, la bergère administrera une piqûre d’antibiotique et un marquage rouge tomate sur le dos de l’estropiée, afin de surveiller cette vilaine blessure. L’image du berger qui rêvasse en baladant son troupeau de pâturage en pâturage en suivant son instinct, c’est terminé. Aujourd’hui, le métier fait appel à des connaissances et des compétences techniques insoupçonnables. Il faut savoir jauger la nature des sols, les végétaux, le niveau d’humidité, les besoins énergétiques du troupeau, détecter et traiter les maladies, dresser des chiens de troupeau, remplir des formulaires administratifs, tout en résistant aux intempéries, au froid, à la solitude. Bref, disposer d’une condition physique exceptionnelle et d’un mental d’acier. « De toute façon, je ne rêvais pas exactement d’être mère au foyer, confie la bergère. On m’avait dit que ça n’était pas “un métier de fille”, ça m’a motivée. » Lucie a commencé des études d’urbanisme, avant de se réorienter vers un cursus agricole. Le métier de berger se féminise depuis les années 1970. La profession
Infirmerie. Le temps des soins, les brebis sont parquées dans un enclos pour être facilement attrapées.
Lém Lac
Vallée du Champsaur
an
SUISSE
Parc national des Ecrins
Grenoble
ITALIE
Pont-du-Fossé Aixen-Provence
Nice
manque de bras, et les femmes ont la cote. « Si un éleveur a le choix entre un berger et une bergère, il embauchera plutôt la femme », avance Lucie. Elles ont la réputation d’exercer plus sérieusement la charge pastorale, tout en étant – dit-on – moins portées sur la boisson… En revanche, elles ne restent en moyenne que deux ans et demi dans le métier, contre huit pour les hommes. Derrière ces statistiques, une réalité disparate : certains se lassent en quelques semaines, d’autres au bout de dizaines d’années. Mais, les étés où le froid et la pluie s’en mêlent, c’est l’hécatombe. Les bergers démissionnent à tour de bras, abandonnant parfois le troupeau en pleine montagne. Chose impensable au siècle dernier… Les néo-bergers n’ont peut-être pas l’endurance des anciens, mais ils se forment dans des écoles à la pointe des différentes techniques pastorales, avec cours de nutrition, apprentissage des bonnes postures de travail et analyse d’une réglementation parfois pointilleuse. Ces cursus – une école pastorale a ouvert à Salon-de-Provence – attirent des actifs tentés par une nouvelle vie. Dans la seule vallée du
Champsaur, on recense une b ergère graphiste, un berger informaticien, un berger potier, ou un berger paysagiste, Didier, avec qui Lucie déjeune tous les vendredis au marché. Son rêve à lui, celui qui a attisé son désir pastoral, c’était de garder des chèvres en Corse. Un jour peut-être… « En attendant, garder des brebis dans les Alpes, c’est pas mal non plus », considère le quinquagénaire qui entame sa troisième saison. L’hiver, les montagnes sont enneigées et les bêtes confinées dans leurs bergeries au fond de la vallée. Il faut trouver autre chose. Alors Didier se fait mareyeur sur les côtes de sa Bretagne natale et reprend, au début du printemps, ses activités de paysagiste auprès de quelques clients fidèles. Cafard. « Plus près du ciel, plus loin des cons », prétend l’adage pastoral. Si les gardiens des alpages ne redoutent pas l’isolement, aucun d’entre eux n’osera dire qu’il n’a jamais souffert de la solitude. « Le coup de cafard du berger, tous le connaissent un jour », explique Guillaume Lebaudy, anthropologue et directeur de la Maison du berger. « Beaucoup d’anciens racontent que, leur première nuit en cabane, ils l’ont passée à pleurer. A l’époque, ils n’avaient pas de portable, alors ils ravalaient leur tristesse et laissaient passer le temps. » Chacun son remède contre la mélancolie. « Quand je déprime, je parque les bêtes et je descends au village faire la fête avec des copines bergères, confie Lucie, mais j’évite de le faire trop souvent, car le moment de remonter sera encore plus difficile. » Si la fin de la saison est attendue avec impatience, elle est aussi redoutée. Il y a la séparation d’avec le troupeau : « Les éleveurs viennent récupérer leurs brebis. Je reste seule dans la cabane, dans un immense silence. Plus un bêlement, plus un bruit de sonnaille. La montagne devient triste. Alors je me dépêche de tout ranger et de redescendre », témoigne la trentenaire. Rendue à la vie d’en bas, elle trouve les premiers jours étranges. Il faut se réhabituer aux odeurs de la ville, aux bruits des voitures, aux éclats de voix. Heureusement, il y a les fêtes pasto-
rales : « Pendant quinze jours, on se retrouve entre bergers et on se raconte la saison », même si, tout l’été, ils se seront appelés ou envoyé des textos, se scrutant d’une montagne à l’autre grâce à leurs jumelles. Il est 8 h 30, le troupeau de Lucie attaque l’ascension vers le col. En route pour une journée à « manger la montagne » – se remplir la panse d’herbe tendre. Une vingtaine d’ovins ouvrent cette marche lente vers les sommets, broutant méthodiquement l’alpage. La chienne Zepeline, jeune border collie, surveille le bataillon, se postant d’elle-même sur des endroits stratégiques pour interdire au troupeau de rejoindre le « quartier d’août », sorte de paradis pour brebis où pousse la meilleure herbe de la montagne, que l’on conserve intacte pour la dernière quinzaine de l’estive. Sur cet alpage, une règle
Equipe de choc. Lucie Maréchal et sa chienne Zepeline, un border collie de 4 ans, race réputée pour ses talents dans la conduite de troupeau.
Assistants. Les bergers travaillent avec leur propre chien de troupeau. Les chiens de garde, les patous, sont fournis par les éleveurs.
La mer de laine s’apaise et les sonnailles ralentissent. C’est l’heure de la chôme.
se vérifie chaque été : dès que la bergère et le chien ont le dos tourné, les brebis les plus rusées tentent une échappée et entraînent leurs congénères vers cet éden. Il faut alors marcher plusieurs heures pour aller récupérer les fuyardes et se faire accueillir – signe d’un agacement ultime – à coups de sabot frappés sur le sol. Lucie surveille le troupeau qui s’étire jusque dans des zones escarpées tout en haut du col. La rumination plonge les bêtes dans un état semi-léthargique. La mer de laine s’apaise et les sonnailles ralentissent. C’est l’heure de la chôme. Elles resteront près des cimes jusqu’à ce que le soleil se cache derrière les montagnes. Il faudra alors redescendre pour passer la nuit dans un parc mobile près de la cabane. « Il flotte dans l’air une odeur douceâtre d’herbe fraîche et de lait chaud. C’est le moment de la journée que je préfère », confie la bergère. La cabane au toit de tôle est d’un confort plutôt rustique, mais l’essentiel est bien là : eau courante, cuisine au gaz, chauffage au bois, électricité solaire, salle d’eau, chambre séparée et, à l’extérieur, quand le ciel est clair, réseau téléphonique. « On a les meilleurs salaires et les meilleures cabanes de France », explique la jeune femme rompue aux contrats de travail en milieu pastoral. Ces contrats, négociés par département, sont absurdes – comment un berger coincé en haut d’une montagne vingtquatre heures sur vingt-quatre peut-il se limiter à trente-cinq heures par semaine ? –, mais … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 37
SOCIÉTÉ jours par se faufiler et attaquer. « Cette lubie du loup nous coûte une fortune et les patous effraient les touristes. On s’en fout des primes de loup, ce qu’on veut, c’est la paix », conclut Roland. Le canidé a obligé les bergers à changer leurs pratiques et à vivre dans un stress permanent. Finie la « couchette libre », les brebis sont parquées pour la nuit et le moindre coup de sonnaille peut signifier une attaque. Parquées, les bêtes piétinent dans leur fumier et sont plus exposées aux bactéries qui attaquent les sabots. Il faut sans cesse scruter les débuts d’épidémie si on ne veut pas passer de 30 à 500 brebis boiteuses en une semaine.
Là-haut sur la montagne. La solitude fait partie du métier, mais les bergers montent de plus en plus souvent dans les alpages en famille.
prévoient des salaires corrects. Les trois éleveurs à qui appartiennent les 1 000 bêtes que garde Lucie se cotisent pour verser un salaire de 2 400 euros nets par mois d’estive. Juste avant le grand saut dans la solitude, Lucie a cuisiné du bœuf bourguignon pour un régiment, qu’elle conserve dans des bocaux de verre. De quoi se remonter le moral en écoutant la radio au coin du feu les soirs de pluie. Elle lit souvent, tricote parfois. « Je n’ai certainement pas un mode de vie baba cool, se défend-elle. Avec les bêtes, on est confrontés à la vie et à la mort à chaque instant. Je ne vis pas en dehors du monde, je suis salariée, je cotise, mes affaires montent ici par hélicoptère et je n’oublie jamais que je participe à de l’élevage pour nourrir les humains. » Lucie a cru un jour qu’elle pouvait être hippie. Elle s’est invitée deux semaines dans une communauté qui vivait sous des yourtes dans les Pyrénées, avant de repartir en courant. Trop de drogue, trop de crasse, trop de contradictions. Dans le milieu pastoral, c’est plus calme, « même s’il faut parfois composer avec des végans forcenés ou des intégristes du loup ». Ce « con de loup », comme l’appellent certains éleveurs, est revenu. Il prélève régulièrement sa dîme, la nuit, sur des troupeaux en estive. Terreur des brebis, frayeur des bergers, frisson des bistrots, le loup hante l’imaginaire de la val…
38 | 17 août 2017 | Le Point 2345
lée. Le grand prédateur est protégé par la convention de Berne. A moins d’y avoir été préalablement autorisé par la préfecture en début de saison, interdiction de tirer sur un loup… même s’il est en train de dévorer votre troupeau. « Si nos vieux nous voyaient, ils diraient que nous sommes devenus fous ! Ils ont mis des siècles à se débarrasser de ce fléau, il a fallu brûler les forêts pour le traquer et il faudrait qu’on applaudisse à son retour ? » s’agace Roland, qui possède une bergerie et travaille l’hiver comme chauffeur de car. Les éleveurs ont beau déployer des filets, des patous (chiens de garde), parfois même des grillages électrifiés de 2 mètres de hauteur pour protéger les brebis, rien n’y fait. Le loup finit tou-
9 000 brebis ont été tuées par environ
300
loups en 2015. Leur attaque a coûté plus de...
2,5
millions d’euros à l’Etat.
Cabane. L’habitat est rustique, mais avec eau, gaz et électricité solaire.
Ce « con de loup » est revenu. Il prélève régulièrement sa dîme sur les troupeaux.
Sujet qui fâche. Un réseau de « correspondants loup-lynx » de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage surveille la présence du prédateur, qui laisse souvent des indices nets : morsure dans le cou aux crocs très écartés, rate éclatée, traces de pattes… aucun chien ne procède ainsi. Une attaque est toujours un coup dur pour celui qui a la responsabilité du troupeau. L’été dernier, une bergère a passé une saison en enfer ; ses bêtes étaient attaquées toutes les nuits, elle ne dormait plus. Chaque fois, il faut remplir des formulaires et enterrer la carcasse… si elle n’a pas déjà été nettoyée et dispersée dans la montagne par les vautours. L’enchaînement entre le festin du loup et celui des rapaces est parfois si rapide qu’on ne se rend compte de la disparition d’une brebis qu’au comptage de fin d’été. Lucie se méfie de ceux qui ont un avis tranché sur la question du loup, car, pour garder des relations cordiales, mieux vaut ne pas trop parler de ce sujet qui fâche. Régulièrement, des « touristes habillés en Nylon fluo de la tête aux pieds » viennent la sermonner. « Ils prétendent que seul le loup est légitime dans ce paysage, que moi et mes brebis, qui exploitons la nature, ne devrions pas être ici. » Forcément, ça l’agace. Car seuls ceux qui éprouvent la peur primaire du loup peuvent renouer avec ce que les bergers vivent d epuis des millénaires §
Echecs aux dames Mat. Une seule joueuse figure parmi les 100 meilleurs mondiaux. Par quel mystère ? PAR JONATHAN GRIMMER
COLLECTION CHRISTOPHEL/RNB/MIRISCH CORPORATION
L
ouane a appris à jouer aux échecs à 6 ans, pour suivre l’exemple de sa sœur. En février, elle remporte le championnat du Limousin mixte des moins de 8 ans. Deux mois plus tard, cette fillette aux allures d’enfant modèle réalise une performance honorable aux championnats de France féminins de sa catégorie. Pourtant, c’est pour elle une évidence : « Les échecs, c’est un truc de garçon. Ils sont plus forts que les filles. » « Qui t’a dit ça ? » lui demande sa mère. Louane : « Tout le monde. » Multiple championne nationale dans les catégories jeunes, Mathilde Congiu, 27 ans, se souvient d’un coup un peu défensif qu’elle avait joué au cours d’une partie. Remarque de son entraîneur : « C’est vraiment un coup de fille. » « A force d’entendre ce genre de chose, les femmes les intègrent et leurs performances s’en ressentent », s’indigne ce petit bout de femme charismatique. Dans le milieu, on encourage aussi les joueuses, sur le ton de la plaisanterie, à s’adonner au woman chess. Comprendre : mettre en avant ses attributs – par exemple en portant un décolleté plongeant – afin de déconcentrer son opposant masculin. Comme si le seul moyen pour une femme de vaincre un homme était d’utiliser son physique… Tous les jours, le plafond de verre se brise dans le monde de l’entreprise, de la politique ou du sport. Mais les échecs restent un indétrônable bastion masculin, une anomalie. Dans l’Histoire, une joueuse seulement, la …
« Woman chess ». Face à Steve McQueen dans « L’affaire Thomas Crown », Faye Dunaway incarne la détective Vicky Anderson. Au cours d’une partie d’échecs d’anthologie, ils tentent de se déstabiliser en se séduisant l’un l’autre.
Legende. Ovitat. Icto omnihillest aspeditio. Et aut adias a cuptae et etur, quis eos volor repelen ectibus. Le Point 2345 | 17 août 2017 | 39
SOCIÉTÉ Hongroise Judit Polgar, a réussi à intégrer le top dix mondial. En France, la meilleure joueuse féminine, Marie Sebag – connue pour sa brève apparition dans l’émission de télé-réalité « Secret Story » –, se situe à la 31e place. Elle est aussi la seule Française à avoir décroché le titre de grand maître international, quand 47 de ses compatriotes masculins ont réalisé cette performance. Du coup, les phallocrates s’en donnent à cœur joie. En mars, le député européen polonais Janusz KorwinMikke a voulu « démontrer » pourquoi les femmes devraient être moins payées que les hommes. « Savez-vous combien de femmes sont parmi les 100 meilleurs joueurs d’échecs [du monde] ? Je vous le dis : aucune. […] Elles sont moins intelligentes », assura ce politique d’extrême droite, qui arbore toujours un nœud papillon, devant un Parlement européen médusé. Gros barbus. Les échecs ne sont pas qu’un simple jeu. Dans l’imaginaire collectif, ils symbolisent l’intelligence, plus encore que le QI. Depuis 2000, la discipline est aussi considérée comme un sport par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Difficile, pourtant, de relier la domination masculine à des différences physiques. Il n’y a qu’à voir ces gros messieurs barbus qui trustent les premières places des tournois pour s’en convaincre. Mais, si les hormones n’y sont pour rien, comment expliquer ce flagrant écart de niveau ? Pour certaines, le simple fait de poser la question est un outrage. « Quand un journaliste désire faire un article sur les échecs et les femmes, c’est pour mettre l’accent sur la différence de niveau », nous répond une militante associative suspicieuse. A l’échelle internationale, les femmes ne représentent que 14 % des joueurs de compétition. En France, elles sont moins de 4 000 à avoir leur licence, contre 25 000 hommes. Dès lors, rien d’étonnant à ce que la concurrence soit moins rude. Car, aux échecs, comme au football ou au tennis, filles et garçons jouent dans des catégories séparées. « C’est tout le pro40 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Performances. Meilleure joueuse d’échecs du monde, la Chinoise Hou Yifan (ici, en 2016) n’arrive qu’à la 73e place. Ci-dessous, Marie Sebag, seule Française à être grand maître international.
blème, souligne Mathilde Congiu. Comme le niveau est moins élevé, l’émulation est moindre. Il y a très peu de grands maîtres internationaux noirs dans le monde. Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne d’organiser des compétitions spécialement pour les joueurs noirs. Eh bien, c’est ce qu’on fait avec les filles. » Nous avons contacté la grande Judit Polgar, qui n’a d’ailleurs jamais participé aux compétitions féminines. Son histoire est peu banale. Son père, Laszlo Polgar, était un brillant psychologue. En étudiant la biographie de quelque 400 intellectuels illustres, il croit déceler la recette miracle pour faire éclore le génie qui sommeillerait en nous : se spécialiser très jeune et de façon intensive dans un domaine précis. Laszlo s’accorde avec sa future épouse pour expérimenter ses théories, la légende voulant même qu’il ait publié une annonce matrimoniale où il faisait part de son ambitieux projet éducatif. Les trois filles Polgar sont ainsi initiées aux échecs au berceau et, dispensées d’école, passent leur enfance à s’entraîner. Les résultats suivent. En 1991, Susan, l’aînée, devient la première femme à décrocher le titre de grand maître internationale. Zsófia termine deuxième au
championnat du monde junior mixte. Et Judit, la benjamine prodige, a tteint la 55e place mondiale à 12 ans seulement. Mariée et mère de deux enfants, la « reine des échecs » a mis un terme à sa carrière en 2014. Pour cette quadragénaire, son enfance particulière n’explique pas tout. « Contrairement aux autres filles, j’ai toujours eu pour ambition d’être la meilleure, et pas seulement la meilleure féminine. Nos parents nous ont élevées comme si nous avions été des g arçons ». Marie Sebag a un point commun avec la championne hongroise : à 9 ans, après deux titres nationaux, la grand maître internationale a elle aussi tourné le dos aux compétitions réservées aux filles. Cinq années plus tard, elle a remporté le titre « masculin » des moins de 14 ans. Beaucoup de jeunes joueuses rechignent cependant à suivre ces exemples. Lors des championnats de France à Belfort en avril, seules deux d’entre elles ont franchi le pas. « Si je jouais avec les garçons, je n’aurais aucune chance d’être première», se justifie Nani Gagua, 9 ans, déjà triple championne de France chez les moins de 8 et 10 ans. A la Fédération française des échecs (FFE), on est aussi sceptique à l’idée de faire jouer filles et garçons dans une
MANUEL BRUQUE/EPA/MAXPPP - RICHARD RAY/MAXPPP
…
STANISLAV PESKA/AP/SIPA
même catégorie. « C’est une fausse bonne idée , estime Jocelyne Wolfangel, responsable du pôle féminin. Depuis sa création, en 1921, la FFE était entièrement mixte, et il y avait très peu de femmes. » Cette institutrice à la retraite craint que les plus jeunes ne se découragent et défend la discrimination positive : « Il faut au contraire développer les compétitions réservées aux femmes de façon à les valoriser. » Selon plusieurs études, les femmes perdent une partie de leurs moyens quand elles affrontent des hommes. « Elles ont intégré le fait qu’elles étaient perçues comme moins compétentes que les garçons en matière d’échecs. Par conséquent, quand elles jouent contre des adversaires masculins, on constate qu’inconsciemment leur niveau de jeu diminue sous l’effet de ce qu’on appelle la “menace du stéréotype” », explique Guillaume Hollard, économiste à Polytechnique. Le chercheur a mesuré que les performances des femmes diminuaient de 2 % lorsqu’elles affrontaient des hommes. « Cela paraît peu, mais, mises bout à bout, ces petites différences finissent par devenir importantes. » « Que ce soit dans les échecs ou dans tout autre domaine, les garçons ont un esprit de compétition plus prononcé », se défend Jocelyne Wolfangel. Un avis que partagent beaucoup de pédagogues. « C’est vrai qu’on voit plus souvent des garçons qui s’entraînent comme des malades que des filles », assure F rançois Brethes, un entraîneur de la Ligue corse bâti comme un rugbyman. Christine Mennesson est d’accord avec ce constat. Mais, pour cette sociologue spécialiste du sport, ce trait de caractère est tout sauf inné. « On incite davantage les garçons à développer leur esprit de compétition. On les éduque à briller dans les sphères où il y a une reconnaissance sociale. Alors que, chez les femmes, on privilégie plus des qualités d’écoute ou d’empathie. » Dif-
si globalement elles ne sont pas énormes. » Et d’ajouter : « On peut notamment imaginer que la supériorité masculine établie dans les capacités de représentation dans l’espace explique partiellement des différences dans les compétences aux échecs. » Cependant, précise le chercheur, ce n’est là qu’une hypothèse. « Car les échecs ne se réduisent pas à des capacités de représentation dans l’espace : ils requièrent des fonctions cognitives multiples et complexes pour lesquelles il n’y a pas nécessairement de différence entre les sexes. » ficile de devenir une machine à gagner quand on est censé se faire du souci pour son adversaire… Reste une question hautement épineuse : l’écart de niveau entre les femmes et les hommes pourrait-il être dû, ne serait-ce que pour une infime part, à des différences congénitales dans le fonctionnement du cerveau ? « Le cas de Judit Polgar laisse à penser qu’il n’y a pas de limitation biologique qui empêche les femmes d’atteindre le top niveau », assure Guillaume Hollard. Pour Catherine Vidal, neurobiologiste à l’Inserm, s’il existe bel et bien des différences d’ordre cognitif entre les hommes et les femmes, celles-ci apparaissent sous la pression de la société. Une expérience en témoigne : « Lorsqu’on fait faire un test de rotation mentale en 3D à une classe de filles et qu’on leur dit que c’est un exercice qu’elles réussissent habituellement mieux que les garçons, le taux d’erreur est de 28 %. Si, à l’inverse, on leur fait croire que c’est un exercice qui leur pose plus de difficultés qu’à leurs camarades masculins, alors le taux d’erreur passe à 42 %. » En raison de la « plasticité cérébrale », les performances cognitives seraient ainsi influencées par l’environnement. Franck Ramus, psychologue au CNRS, est plus nuancé : « Il peut y avoir des différences cognitives précoces entre les filles et les garçons, même
Héros. La Hongroise Judit Polgar et le Russe Garry Kasparov se saluent avant un tournoi, à Prague, en avril 2002. En septembre de la même année, la « reine des échecs » battra le champion légendaire lors d’une partie « Russie-reste du monde ». Aujourd’hui retirée du circuit, Judit Polgar n’a jamais souhaité participer aux compétitions féminines.
Les performances des femmes diminuent de 2 % lorsqu’elles affrontent des hommes, selon Guillaume Hollard, économiste à P olytechnique.
Le mythe du QI. En 2007, trois scientifiques d’Oxford et de Brunel (Angleterre) réfutent le lien entre le niveau aux échecs et l’intelligence visuo-spatiale. « Un mythe », écrivent-ils. Plus surprenant encore, ces universitaires affirment qu’il existe une corrélation négative entre le QI des joueurs d’échecs de haut niveau et leur classement dans le top mondial. Les cadors auraient, en moyenne, un QI moins élevé que les professionnels de seconde catégorie. Non que l’intelligence en tant que telle soit un obstacle. Mais le classement échiquéen – l’Elo – dépend bien plus du nombre d’heures d’entraînement que des capacités intellectuelles. Or il apparaît qu’au-delà d’un niveau minimum les joueurs les plus intelligents auraient tendance à moins travailler que les autres. Depuis, Hou Yifan, la meilleure joueuse d’échecs du monde, a atteint la 73e place mondiale après sa victoire au prestigieux tournoi de Bienne (Suisse), donnant tort au très misogyne Janusz KorwinMikke. Au début de l’année, la championne chinoise avait fait scandale lors de l’open de Gibraltar. Ulcérée d’avoir eu à affronter sept femmes en dix rounds, elle n’avait pas disputé sa dernière partie. A ses yeux, avoir à jouer contre autant de femmes freinait sa progression. « Il ne s’agit pas seulement de ma personne. Lors des événements futurs, il faut que la situation soit équitable à 100 % », s’était expliquée la jeune femme de 23 ans. L’égalité ? Le monde des échecs ne demande pas mieux § Le Point 2345 | 17 août 2017 | 41
EN COUVERTURE
L’ACADÉMIE 3.0
La fine fleur de la Silicon Valley : 1er rang, de g. à dr. : Reed Hastings (Netflix), Elon Musk (SpaceX), Ray Kurzweil (Google), Frederick Terman (père de la Silicon Valley), Brian Chesky (Airbnb) ; 2e rang, de g. à dr. : Peter Thiel (cofondateur de PayPal), Steve Jobs (Apple), Mark Zuckerberg (Facebook), Sergey Brin (Google), Sam Altman (Y Combinator).
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Les penseurs les plus influents du monde Californie. Ce ne sont plus les philosophes traditionnels qui mènent le débat et transforment nos vies, mais ces entrepreneurs aux ambitions sans limites. PAR GUILLAUME GRALLET
ILLUSTRATION : DUSAULT POUR LE POINT
O
n ne se méfie jamais assez des après-midi barbecue. La passe d’armes a commencé en plein enfumage de briskets (des tranches de poitrine de bœuf) et avant qu’on mette à cuire des ribs, les travers de porc qu’on fait ensuite revenir avec une sauce maison. Dans une vidéo tournée le 24 juillet dans son jardin de Palo Alto, Mark Zuckerberg a expliqué que les craintes liées à l’intelligence artificielle, exprimées quelques jours plus tôt par Elon Musk devant une quinzaine de gouverneurs américains, étaient « plutôt irresponsables ». Le lendemain, Elon Musk a rétorqué, sur Twitter, que le numéro un de Facebook avait une « connaissance très limitée » de cette discipline, qui vise à rendre les machines intelligentes. Pour le créateur de la voiture électrique Tesla et du lanceur de satellites SpaceX, « l’intelligence artificielle représente un danger bien supérieur à celui que représente la Corée du Nord ». L’idée de Musk est singulière : pour survivre, notre cerveau, qui fonctionne à la vitesse du son, doit s’allier à la machine, qui, elle, carbure à la vitesse de la lumière… L’entrepreneur en série a même créé l’an dernier une société, Neuralink, qui doit permettre aux ordinateurs de créer un « lacet neuronal » avec le cerveau. En résumé, intégrer de l’électronique dans notre
cerveau pour augmenter notre mémoire et lutter contre l’obsolescence humaine programmée… Une idée directement tirée d’un épisode du « Cycle de la culture », une utopie anarchiste dans laquelle les hommes peuvent modifier leur code génétique, imaginée par l’auteur de science-fiction écossais Iain Banks. La différence d’approche qui a opposé Platon et Aristote vous passionne ? Vous aimez l’intensité des drames shakespeariens ? Vous retrouverez la même adrénaline en suivant les débats qui font rage sur la côte Ouest. Une bonne partie de notre avenir se dessine outre-Atlantique dans les débats qui agitent les ténors du « capitalisme cognitif ». Montaigu et Capulet. Prenez le patriotisme économique. Peter Thiel, cocréateur de PayPal, explique dans son ouvrage « Zero to One » pourquoi les start-up doivent évoluer dans un cocon à l’abri de toute concurrence pour s’imposer sur la planète. Comparant la rivalité qui oppose Microsoft à Google à celle des Montaigu et des Capulet dans « Roméo et Juliette », il regrette cette bataille qui leur a fait perdre beaucoup d’énergie. Défendue par le titulaire d’une licence de philosophie à Stanford, la thèse n’a pas du tout plu à Andy Rubin, un ancien cadre de Google : « La concurrence, c’est bien. Un monde ouvert aussi. C’est pour cette raison que nous avons créé Android. » … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 43
EN COUVERTURE PASSE D’ARMES Les deux milliardaires se sont affrontés en juillet à propos de l’avenir de l’intelligence artificielle.
« L’intelligence artificielle est un danger fondamental pour l’existence de la civilisation humaine. » ELON MUSK « Les personnes qui imaginent des scénarios catastrophes, je ne les comprends pas. C’est très négatif et irresponsable. » MARK ZUCKERBERG « J’ai discuté avec Mark de tout ça. Sa compréhension du sujet est très limitée. » ELON MUSK
Place des femmes. Le diable se glisse parfois dans les mémos les plus ennuyeux. James Damore, employé de Google il y a encore une semaine, a été licencié pour avoir expliqué dans une note diffusée en interne que « la répartition des préférences et compétences des hommes et femmes diffère en partie pour des raisons biologiques et [que] ces différences peuvent expliquer pourquoi on n’observe pas une répartition égale des femmes dans le secteur technologique et aux postes de direction ». Au New York Times, il a justifié son écart par la « liberté d’expression ». Liberté d’expression versus machisme : curieux bras de fer, quand on sait que la personne qui a posé les bases de l’informatique, au milieu du XIXe siècle, était Ada Lovelace, la fille de Lord Byron ! La plupart des ingénieurs de la région sont convaincus que la technique est émancipatrice, donnant raison au philosophe français Gilbert Simondon, très à la mode dans la Silicon Valley. « Son œuvre a réconcilié la libération et la technique », analyse Monique Dagnaud, auteure du « Modèle californien » (Odile Jacob). Certes, d’autres hubs d’innovation ont vu le jour ailleurs : en Estonie, par une redéfinition complète de l’Etat, à Nairobi, autour de l’innovation frugale, ou bien en Israël, qui s’appuie sur les sciences de la vie, comme la biotechnologie ou l’agriculture. Mais aucun n’a atteint à ce jour le niveau exceptionnel atteint par la côte californienne. « Cette spécificité s’explique par un cocktail unique au monde : l’excellence universitaire, dont le fer de lance est 44 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Stanford, les investissements militaires, qui ont été nourris avec le Manhattan Project, ou encore l’influence de la Beat Generation, portée par Jack Kerouack », explique au Point Howard Rheingold, professeur à Berkeley. Ce dernier a vanté les mérites du LSD avec Stewart Brand, le créateur du « Whole Earth Catalog ». Brand est cofondateur de la Long Now Foundation, un think tank qui vise à anticiper ce que sera notre vie en l’an 10 000. Cette communauté se réunit une fois par mois à The Interval, un café philo, à San Francisco. Le projet compte parmi ses aficionados Jeff Bezos, qui a installé dans son ranch du Texas une horloge géante qui doit donner l’heure à la seconde près pour les dix mille prochaines années. « Pendant longtemps, la Californie a été le refuge de ceux qui voulaient se réinventer. C’est normal, on ne pouvait pas aller plus loin », s’amuse Jamis MacNiven, propriétaire du Buck’s, un restaurant foutraque situé à Woodside, où Reid Hoffman, le cocréateur de LinkedIn, a ses habitudes.
Sergey Brin Cocréateur de Google Né en 1973 à Moscou, l’ancien étudiant de Stanford a conçu avec son camarade Larry Page un projet de moteur de recherche sur Internet, qui deviendra Google en 1998. La 13e fortune mondiale, qui vit en Californie, dirige Google X, le laboratoire ultrasecret de l’entreprise. Sa mission : « Organiser l’information du monde. »
Attraction des talents. Le mélange des cultures est un autre sujet sensible, en ces temps où Donald Trump ne cesse de durcir les conditions d’immigration. « Je suis ici parce que je suis un réfugié », a revendiqué Sergey Brin fin janvier lors d’une manifestation à l’aéroport de San Francisco, quand Mark Zuckerberg a publié sur Facebook un appel commençant par : « Mes grand-parents venaient d’Autriche, d’Allemagne et de Pologne. Ceux de Priscilla [sa femme, NDLR] étaient des réfugiés de Chine et du Vietnam. Les Etats-Unis sont une nation d’immigrants, et nous devrions en être fiers. » Zuckerberg pourrait un jour se présenter à la présidentielle américaine. Le numéro un de Facebook est par ailleurs fan de « La revanche d’Orwell », où l’auteur américain Peter Huber prend le contrepied de « 1984 » et décrit un monde où la technologie libère ses utilisateurs.
RINGO H.W. CHIU/AP/SIPA - MANU FERNANDEZ/AP/SIPA - GETTY IMAGES
Il serait trop facile de résumer la Californie à un paradis de surfeurs. L’ancienne corbeille à fruits de l’Amérique est devenue le laboratoire du monde, de l’économie collaborative à la remise en cause de l’Etat, en passant par la quête de la vie éternelle, la protection de la planète ou encore l’instauration d’un revenu universel. Pas une innovation qui ne soit débattue dans la Silicon Valley, portion de territoire longue de moins de 40 kilomètres, au cœur de cet Etat de 39 millions d’habitants. Les polémiques qui y naissent ont des répercussions sur nos sociétés. Bienvenue dans la nouvelle Athènes.
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PETER DASILVA/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA
Pas de quoi rassurer l’Electronic Frontier Foundation, une ONG basée à San Francisco qui s’inquiète de la possibilité qu’a l’entreprise Palantir de lire les plaques d’immatriculation des citoyens américains. Spécialisée dans l’analyse comportementale, cette start-up, dont le nom est une allusion à la « pierre de vision » du « Seigneur des anneaux », a beau occuper un tiers des immeubles de bureaux de Palo Alto, il s’agit de l’entreprise la plus secrète de la Silicon Valley. Elle est dirigée par Alex Karp, né il y a cinquante ans en Allemagne. Ancien élève de l’université de Francfort, il a soutenu une thèse sous la direction de Jürgen Habermas intitulée « Le monde du vivant : élargissement du concept de l’agression du sociologue Talcott Parsons à travers la description du contexte du jargon, de l’agression et de la culture »). En clair, Karp est un spécialiste du Lebenswelt, le « monde vécu », une philosophie de la vie théorisée par Edmund Husserl, mort en 1938, qui insiste sur la nécessité de vivre pleinement son existence. Pour lui, l’analyse des comportements collectifs renforce la sécurité comme la liberté de ses concitoyens… Accélération technologique. Longtemps, la Silicon Valley a vu son développement corrélé à l’essor du microprocesseur. Aujourd’hui, le croisement de plusieurs disciplines comme la biologie, l’électronique et la physique quantique va lui permettre d’aller encore plus vite. Et donner ainsi raison à Fred Turner, professeur à Stanford, qui a théorisé l’apparition des « accélérationnistes ». Une foi en l’avenir un rien grisante, proche de la vision très optimiste de l’avenir énoncée par Leibniz dans ses « Essais de Théodicée », et qui amène les plus hardis à se mesurer à… Dieu. « Si nous voulons vivre une vie éternelle, nous allons devoir réécrire notre code génétique truffé d’erreurs », assène David Pearce, un des créateurs du think tank américain Humanity +. Une perspective qui laisse totalement indifférent Steve Wozniak (voir page 61). Une autre manière de survivre est de se faire cryogéniser, comme le propose à ses employés Numerai, fonds d’investissement à San Francisco, ou encore de congeler ses ovocytes. Mais le plus audacieux sera d’abandonner son corps biologique en téléchargeant son cerveau sur une machine, une innovation qui, d’après le responsable de la recherche chez Google, Ray Kurzweil, sera possible dès 2045. Parfois le fantasme de fusion entre l’homme et la machine va très loin. Ainsi, Hans Peter Moravec, un Autrichien de 69 ans titulaire d’un doctorat en informatique à Stanford, pronostique, d’ici quinze ans, la création d’une superintelligence
qui s’apparentera à « un arbre constitué d’un tronc central et de branches qui iront en s’affinant jusqu’à créer des “doigts” à la délicatesse infinie, capables de manipuler directement atomes ou molécules ». Fin de l’Etat et conquête de l’espace. En attendant, nos apprentis sorciers militent pour la création d’îles situées dans des eaux extraterritoriales, pour échapper à tout gouvernement, et relisent en boucle « La grève », de la philosophe libertarienne Ayn Rand. Cette apôtre de l’« égoïsme rationnel » est adulée par Jimmy Wales, le cocréateur de Wikipedia. Le risque : aboutir à une société comme celle du « Meilleur des mondes », d’Aldous Huxley, où une minorité de privilégiés profitera de la richesse et du savoir. D’après Reid Hoffman, la moitié des tycoons de la Silicon Valley réserve des bunkers dans le Dakota du Sud pour jouir de leurs privilèges en cas de catastrophe naturelle. Tout le monde n’est pas d’accord avec cette politique exclusive. Le numéro un de la messagerie Slack, Stewart Butterfield, vient de rejoindre le président d’Y Combinator Sam Altman dans son combat pour l’instauration Alex Karp d’un revenu minimum, qui permetPDG de Palantir trait à la classe moyenne de se prépaNé en 1967 aux Etats-Unis, il est rer à la tornade technologique à la tête de Palantir Technologies, annoncée. Les deux ont conscience de une start-up qui était valorisée en leur responsabilité, qui s’apparente à 2014 à 15 milliards de dollars. celle d’un chef d’Etat : quand un géant L’entreprise travaille notamment du Web décide d’obéir aux règles pour la NSA, le FBI et la CIA. chinoises, ce sont plusieurs dizaines Sa mission : « L’analyse des comportements collectifs de millions de personnes qui n’ont pas renforce la sécurité accès au contenu qu’elles désirent. L’opet la liberté. » timisation fiscale à outrance n’est pas tenable non plus. « La Silicon Valley ne peut pas se laver les mains de la responsabilité que lui donne son immense pouvoir d’influence », estime Toby Walsh, auteur de « It’s Alive ! Artificial Intelligence from the Logic Piano to Killer Robots ». Cela n’empêche pas nos explorateurs de partir à l’assaut de l’espace. Aujourd’hui, ceux qui ne supportent pas le statu quo rêvent, comme Peter Diamandis, l’auteur d’« Abundance. The Future Is Better Than you Think», de partir à l’assaut des astéroïdes pour y dénicher des matériaux comme l’or et le platine. A Santa Cruz, toujours sur la côte Ouest, une poignée de créateurs a mis au point le Joby S2, un avion-hélicoptère électrique équipé de batteries au lithium, qui offre cinq fois plus d’autonomie que les jets privés actuels. De dignes héritiers de Howard Hughes, qui, dans son hangar du sud de la Californie, avait mis au point en 1947 le H-4 Hercules, le plus grand avion du monde… Le touche-à-tout est aussi le modèle d’Elon Musk, qui prévoit d’envoyer plusieurs dizaines de personnes sur Mars, et ce dès 2025. L’histoire ne dit pas encore s’il sera possible d’y préparer des barbecues §
Ayn Rand, théoricienne de l’égoïsme rationnel, est adulée par Jimmy Wales, cofondateur de Wikipedia.
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« Arrêtez de demander la permission ! » PAR IDRISS ABERKANE
Laboratoire. Si la côte Ouest est le meilleur technopôle au monde, c’est grâce à son audace, que la France s’interdit.
L
a Silicon Valley n’est pas le premier technopôle au monde, et elle ne sera pas le dernier : Sumer, Santorin, Hermopolis, Alexandrie, Pergame, Bagdad, Venise, Xi’an, Tombouctou, Grenade, Machu Picchu, Amsterdam… tous ces lieux ont été des Silicon Valley en leur temps, des omphaloi, comme disaient les Grecs de Delphes, c’est-à-dire le « nombril du monde ». Mais aussi bien l’explorateur britannique Richard Francis Burton, « gentleman extraordinaire », nous prévient avec poésie : « Tu sais, la Terre change ses pôles. » Aucun technopôle, en effet, n’est éternel. Ce que la Valley a, et que la France n’a pas, certainement, avant toute chose, c’est ce que les Américains appellent la can-do attitude : la posture du « je peux le faire », avant toute question de légitimité, avant toute étude de faisabilité, avant tout avis des pairs, avant toute autorisation préfectorale, avant tout Cerfa, avant tout diplôme : fais-le d’abord, on verra après. La Valley est un lieu pour les faiseux, elle leur donne la priorité absolue, et la plus haute estime sociale. Ce n’est pas un hasard si ses plus grands succès, dès lors, sont nés dans des garages, précurseurs des fabLabs, mais descendants lointains des botteghe de la Renaissance florentine. Fernando Pinuega est espagnol et diplômé de l’Ecole centrale de Paris ; comme beaucoup, il a quitté l’Europe parce qu’il ressentait que ce n’était pas un lieu où on pouvait changer le monde. C’est vrai : quand l’Europe a-t-elle changé le monde pour la dernière fois ? Le World Wide Web, sa plus belle contribution à la planète, inventé au CERN à la fin des années 1980, elle n’a même pas été capable d’en percevoir la portée à temps… et c’est bien dans la Valley qu’il s’est épanoui. Car tout est là : l’Europe ne manque pas d’idées, mais la meilleure pépinière au monde, la plus volontaire, la mieux financée et la plus intensément audacieuse, c’est la Valley. C’est 46 | 17 août 2017 | Le Point 2345
dans cette pépinière que s’épanouit Fernando Pinuega, passé par Google et désormais chez X, le laboratoire secret du groupe Alphabet, société mère du moteur de r echerche. Le gigantisme, l’audace, l’ambition font la Valley : Google déjà donnait le ton puisqu’un googol, c’est le nombre 10100, et un gogolplex, le nom du siège de la société, le nombre 10googol. A la cafétéria du groupe, au 100 Spear Street, à San Francisco, avec vue sur l’Oakland Bay Bridge, une peinture murale diagnostique en une phrase le mal technologique français : « Si vous voulez faire de grandes choses, il faut que vous arrêtiez de demander la permission. » « Toute innovation est une désobéissance », rappelle Serge Soudoplatoff, qui a longtemps pratiqué la Valley. Il témoigne : « Un ingénieur américain m’a dit un jour : “On vous adore, vous les Français, vous avez d’excellents programmeurs, une bonne culture technologique, une grande rigueur, une excellente recherche… et vous n’êtes même pas des concurrents.” » Non, car nous en sommes encore à demander la permission. Le journaliste canadien Jon Evans l’avait bien signalé dans la revue TechCrunch, concernant la French Tech : une jeune pousse est à sa place, selon l’Etat français, si elle rêve d’être acquise par une entreprise du CAC 40. Les jeunes pousses américaines, elles, rêvent plutôt de dynamiter l’ordre établi, à l’instar d’Uber, de Tesla ou d’Airbnb. Leur ADN est contre-culturel et, en France, la contre-culture, c’est mal. Dans mon expérience, la France est le pays du « reste à ta place ». Il y a encore un nombre suffisamment nuisible de gens dans l’Hexagone pour penser
« L’Hexagone, qui a conservé en partie le mental de l’Ancien Régime, pense encore grands corps, noblesse et monopoles. »
JULIEN FAURE POUR LE POINT
que si vous n’avez pas passé un concours d’Etat votre réussite a quelque chose d’immoral. En France, la place est définie par autrui, par les pairs et en dernier recours par l’Etat, qui a le haut privilège de remettre qui il veut à sa place. Or, dans la Valley, sa place, on la crée soi-même, à coups d’échecs répétés. Autre sagesse de Soudoplatoff, qui raconte ce témoignage d’un immigré italien : « On m’a dit “va en Amérique, les routes sont pavées d’or”. Je suis allé en Amérique, les routes n’étaient pas pavées d’or, les routes n’étaient pas pavées du tout, et on s’attendait que je les pave. » C’est cela El Camino Real, la « voie royale », le nom de l’avenue centrale de la Valley. La France n’a pas de place pour cette voie. Obsession. Par exemple, ce n’est pas en France que Jimmy Wales, le cofondateur de Wikipédia, aurait pu développer son encyclopédie libre ; inévitablement, on lui aurait posé la question de sa légitimité. Or cet ancien entrepreneur du porno était probablement l’être le moins légitime sur terre pour donner des leçons aux encyclopédistes. Il n’empêche : c’était son audace et son expérience du Web qui manquaient au secteur par trop sclérosé. La légitimité, c’est une question qu’on ne vous posera jamais dans la Valley : priorité absolue à l’initiative. La France, qui a conservé à certains égards le mental de l’Ancien Régime, pense encore patentes, grands corps, noblesse et monopoles. Et c’est pour cela qu’elle pense petit : la Valley, c’est aussi le lieu des moonshots, des idées folles qui visent la lune. Le moonshot est une obsession californienne et il élève la politique américaine. Le technologiste Peter Thiel, grand nom de la Valley, avait déclaré il y a un an à la convention républicaine : « Plutôt qu’aller
Expert. Pour Idriss Aberkane, professeur à Centrale Supélec et chercheur industriel, la France est prisonnière de son manque d’esprit d’initiative.
sur Mars, nous avons fait la guerre au Moyen-Orient, c’est une erreur. » Auriez-vous vu sérieusement le président de l’époque placer la colonisation de Mars dans un de ses discours ? Et cet insondable fossé d’ambitions a un impact économique majeur. La société SpaceX, sortie de nulle part dans les années 2000, maîtrise aujourd’hui mieux que quiconque l’art de reposer une fusée sur Terre et de la réutiliser. Cette prouesse, Arianespace, son concurrent établi des décennies plus tôt, l’a considérée d’abord comme ridicule, puis dangereuse, et persiste à en ignorer l’intérêt commercial aujourd’hui : Ariane n’a encore jamais reposé un lanceur. Or le moonshot, c’est aussi un magnétisme, une capacité à attirer les jeunes talents. Par exemple, SpaceX affirme clairement que la colonisation de Mars est son ambition finale, et s’en vante sur son compte Twitter : 4 221 100 followers aujourd’hui, contre 40 550 pour Arianespace. Si le monde a donc les yeux rivés sur la Californie, c’est parce qu’aucun endroit sur Terre ne porte des moonshots plus audacieux. Le génial et fantasque Astro Teller a été nommé par Google « Captain of Moonshots », un titre très officiel qui lui donne la direction créative de la filiale X. Lorsque je l’ai rencontré ses mots ont été limpides : « Prenez trois pays dans leur transition vers l’économie de la connaissance : le Japon, l’Australie et la France. Le Japon veut se réformer et il cherche activement comment faire. L’Australie sait qu’elle doit s’éloigner de son économie classique (le secteur minier), mais elle ne sait pas bien comment. Quant à la France… ni elle ne le sait ni elle ne le veut. » Selon moi, la culture du « reste à ta place », c’est ça qu’il faudrait dynamiter en premier. Mais on se souvient de la blague : « Combien faut-il de psychologues pour changer une ampoule ? Un seul, mais l’ampoule doit vouloir changer… » § Le Point 2345 | 17 août 2017 | 47
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Mark Zuckerberg Le fondateur de Facebook Né en 1984, le plus jeune milliardaire du monde a créé Facebook à l’âge de 20 ans avec trois de ses camarades de Harvard. Passionné par le débat politique, il pourrait être candidat à la prochaine élection présidentielle. Pour Facebook, la réalité virtuelle doit permettre la téléportation. Son credo : il veut connecter le monde entier.
Silicon Valley, la nou Fresque. Chercheurs d’or, ingénieurs, start-uppers et universitaires, ils façonnent depuis cent cinquante ans un autre monde. PAR GUILLAUME GRALLET
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n bric-à-brac génial. Au milieu d’éclats de soudure, des portraits en noir et blanc. A côté d’un cliché représentant Margaret Hamilton, l’ingénieure qui a mis au point le logiciel du programme de vol d’Apollo 11, on aperçoit une photo du hackeur Mitch Altman, créateur de ce lieu dans lequel on entre librement, sans rendez-vous. Dans l’open space, deux 48 | 17 août 2017 | Le Point 2345
geeks barbus s’esclaffent devant une retransmission sur écran géant de « Silicon Valley », la série culte qui relate les turpitudes de la région la plus riche du monde. Nous sommes chez Noisebridge, au 2169 Mission Street, un des lieux de création libre de San Francisco. On s’approche d’une bibliothèque truffée de fils phosphorescents. « Hackers & Painters », un ouvrage de l’entrepreneur Paul Graham, sous-titré « Big Ideas from the Computer Age » jouxte un dictionnaire illustré de « Star Wars ». Un poster célèbre la do-ocracy quand un autre indique que, les mardis, après un cours de langage informatique Python, on apprend à composer des chansons. On se croirait au Homebrew Computer Club de Palo Alto, où le cocréateur d’Apple Steve Wozniak (voir p. 61) a pris son inspiration il y a quarante ans. Il fallait à l’époque une sacrée dose de culot ou plutôt de self reliance, cette confiance en soi théorisée par l’essayiste américain Ralph Waldo Emerson,
BRENT HUMPHREYS/REDUX-RÉA
velle Athènes pour imaginer qu’un ordinateur allait passionner le grand public alors qu’il était jusqu’ici réservé aux grandes entreprises. Ce ne sont pas les premiers de la classe qui ont joué aux bidouilleurs, mais les crazy ones, les misfits, les trouble makers, comme les a appelés par la suite Steve Jobs. Et peu importe le manque d’eau ou le fait que cette réussite éclair ne tienne qu’à un fil – une réplique du Big One, le tremblement de terre qui a ravagé la ville de San Francisco en 1906, peut arriver à tout moment –, la Californie garde le mojo. Enquête sur cette capitale du monde qui ne veut pas se faire voler sa liberté § DE « ZORRO » À « LA RUÉE VERS L’OR » Au milieu du XIXe siècle, San Francisco ressemble au paysage où s’épanouit Don Diego de La Vega dans « Zorro ». Les tribus amérindiennes, sur place depuis douze mille ans, ont déjà vu passer plusieurs flots
Jeunes loups. Parties de billard et de babyfoot dans l’Antonio House Bar, à Palo Alto, en 2006. De g. à dr. : Blake Ross, de Firefox, Mark Zuckerberg, de Facebook, Matt Sanchez, de VideoEgg, Rob Pazornik, de LicketyShip, Seth Sternberg, de Meebo et Todd Masonis, de Plaxo.
d’immigrants. Les Portugais, les Russes venus d’Alaska, les corsaires argentins, les Anglais et enfin les croisés espagnols, qui, en établissant des missions, ont converti les « natifs » et ont construit des presidios (des forts) pour assurer la défense de la Californie avant que cette dernière n’atterrisse entre les mains des Mexicains. En 1840, l’entrepreneur suisse Johann August Sutter, un ancien général en mal d’aventures, obtient une gigantesque concession dans laquelle il installe un ranch qu’il appelle Nouvelle Helvétie, juste à l’endroit du Sacramento d’aujourd’hui. C’est un peu par hasard que, le 24 janvier 1848, son ouvrier James Wilson Marshall découvre de l’or au fond de l’American River. Damned ! La nouvelle se répand vite et attire d’autres Américains, surnommés les Forty-Niners – c’est aujourd’hui le nom de l’équipe de football américain de San Francisco. En un an, la population de San Francisco passe de 800 à … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 49
EN COUVERTURE Damned ! En 1848, James Wilson Marshall, l’ouvrier d’un entrepreneur suisse venu conquérir l’Amérique, trouve de l’or au fond de l’American River. C’est la ruée vers l’or.
Peu à peu, un cercle vertueux se met en place. En 1939, Walt Disney devient un des premiers clients de Hewlett-Packard pour son film « Fantasia ». Et si Terman met la main à la poche, une autre personne, Amadeo Giannini, né à San Jose de parents italiens, venus avec la ruée vers l’or, prêtera également de l’argent à Hewlett et Packard. Giannini, qui s’offrira plus tard Bank of America, était prêt à miser gros lorsqu’il était séduit par un projet. Cette notion de prise de risque – le terme « bank » est tiré du banc sur lequel on dit tope là – est essentielle dans le succès de la Californie. En 1953, Fred Terman obtient que les anciens étudiants de la fac qui ont une idée puissent créer leur activité sur un immense parc de 3200 hectares. Le Stanford Industrial Park s’impose vite comme l’ancêtre des incubateurs. L’Etat fédéral jouera aussi un rôle clé en faisant voter, en 1958, le Small Business Investment Act, qui offrira la garantie de l’Etat, pour les investissements risqués.
50 000 personnes. Le « pays du lait et du miel » rime désormais avec Eureka, nom d’une ville côtière BOHEMIAN GROVE : LE ROTARY DES PRIX NOBEL ET PRÉSIDENTS qui est devenu la devise de toute la Californie. Le staComme souvent aux Etats-Unis, les décisions clés se tut spécifique de la région jouera un rôle fondamenprennent dans des sociétés secrètes. Celle de tal dans ce gigantesque flux migratoire. En déployer le Manhattan Project, le fait de doter janvier 1848, la Californie est encore une proles Etats-Unis de l’arme nucléaire, a été prise vince mexicaine sous occupation militaire au Bohemian Grove en 1942, en présence de américaine, résultat du conflit qui opposa les Robert Oppenheimer, le futur chef de projet. deux pays entre 1846 et 1848. A la suite du traité de Guadeloupe Hidalgo du 2 février Ce « club », qui existe toujours – comptez vingt 1848, le Mexique perd la Californie au profit et un ans d’attente et une cotisation de des Etats-Unis, mais l’Etat ne sera vraiment 21 000 dollars par an pour avoir le droit d’y siécréé que le 9 septembre 1850. Entre-temps, ger ! – , se réunit chaque année dans une proson statut, mélange d’une république indépriété privée de 11 kilomètres carrés à Monte Rio, à une demi-heure au nord de San Franpendante et d’un district militaire, a laissé Leland Stanford libre cours aux interprétations. Chaque settcisco. De nombreux Prix Nobel et la quasi-toLe créateur ler peut revendiquer la propriété du territoire talité des anciens présidents américains s’y de Stanford sont rendus au moins une fois dans leur vie. qu’il exploite. Ironie du sort, le pauvre Sutter Né en 1824 à Watervliet, il fut le Cette escalade vers le nucléaire a aussi partifinira ruiné. Sa mésaventure, relatée par Blaise huitième gouverneur de Californie, Cendrars dans le roman « L’or », illustre la facipé à l’essor de la Californie d’après guerre. de 1862 à 1863. L’ancien avocat La décision venait entériner le souhait de cilité à s’enrichir très vite et à être ensuite dédevenu un des grands trois physiciens, Leo Szilard, Edward Teller passé par ses semblables. entrepreneurs du chemin de fer a et Eugene Wigner, qui avaient fui l’Allemagne fondé en 1891 l’université Stanford HEWLETT ET PACKARD : nazie. Ils avaient convaincu le pacifiste Alavec sa femme, Jane. LA MYTHOLOGIE DU GARAGE bert Einstein d’envoyer une lettre au préHeureuse maladie ! C’est pour le guérir de la sident Roosevelt, pour l’inciter à se pencher sur cette « bombe d’un nouveau type et extrêmement tuberculose que son père, Lewis, un psychologue qui popularisa les tests de quotient intellectuel, emmène puissante » grâce à la réaction en chaîne de l’uranium. en Californie le petit Frederick Terman, né en 1900 en Le Manhattan Project a été développé en grande parIndiana. Un diplôme en chimie et un autre d’électie au Radiation Laboratory de Berkeley. Un peu plus tard, la guerre de Corée a propulsé le trotechnique de Stanford en poche, celui qui sera Stanford University Power Electronics Research Lasurnommé plus tard le « père de la Silicon Valley » passe par le MIT de Boston puis revient à Stanford boratory au top de la recherche. Fondé par le provicomme chercheur en 1925. La fac, créée vingt-six ans seur Fred Terman, ce labo a mis au point des tubes à plus tôt par un vétéran du chemin de fer, Leland Stanford et son épouse, Jane, est alors considérée comme un établissement de second rang. En 1939, Terman compte parmi ses élèves David Packard et Bill Hewlett. Ces derniers ont mis au point dans leur garage de Palo Alto un oscillateur audio et Terman les encourage à lancer leur propre entreprise.
En 1953, le professeur à Stanford Fred Terman obtient que les ex-étudiants de la fac puissent y créer leur activité.
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chronophotographie : son obsession est alors de montrer qu’un cheval au galop n’a jamais les quatre fers en l’air comme cela était représenté en peinture. La Californie va compter un renfort involontaire de Thomas Edison qui, avide, revendique la création du phonographe, de la caméra kinétographe, du format 35 millimètres… Installé à New York, il monnaie très cher l’utilisation de ses brevets et beaucoup rejoignent l’océan Pacifique pour échapper à son emprise. De nombreux réalisateurs émigrent donc vers la côte Ouest, qui, en outre, offre une jolie variété de paysages. Naîtra alors Hollywood, qui fera le bonheur de réalisateurs comme Alfred Hitchcock – « Vertigo » a été tourné à San Francisco – ou d’acteurs comme Elizabeth Montgomery (« Ma sorcière bien-aimée »), Marylin Monroe, Sofia Coppola, Clint Eastwood… et vendra le rêve américain au monde entier. La Californie, qui accueille les studios Universal, a aussi inspiré les créateurs de jeux vidéo, à l’instar de Nolan Bushnell, le fondateur d’Atari, qui, en 1972, à Sunnyvale, a présenté « Pong », le premier jeu grand public. Aujourd’hui, c’est à Los Angeles qu’ont lieu les compétitions géantes de « Call of Duty », « Gran Turismo », « Tom Clancy » ou encore « EA Sports ». Eurêka. En 1939, dans un garage de Palo Alto, David Packard (à gauche) et William Hewlett La cité des Anges accueille aussi chaque année l’Elecfinissent de mettre au point leur oscillateur audio. Stanford a cru en leur projet. tronic Entertainment Expo, énorme foire aux jeux vidéo qui, entre autres, met en avant l’adaptation vihyperfréquences pour pouvoir cibler les bombardedéoludique des héros Marvel. Si Hollywood est aujourd’hui concurrencé par ments. Il a permis l’essor de différents « contracBollywood en Inde ou encore Nollywood au Nigetants » comme Litton Industries, Varian Industries ou encore Lewis and Kaufman. « Le gros avantage des ria, c’est toujours en Californie que le cinéma invente investissements militaires, c’est qu’ils restent son avenir. A Los Gatos, notamment, où se constants sur le long terme », explique Steve trouve Netflix, entreprise créée par l’ancien Blank, auteur de « The Secret History of Siligénéral Reed Hastings et qui allie algorithmes et fictions pour coller au plus près des attentes con Valley ». « Au départ, ce qui compte, c’est de trouver quelqu’un capable de payer pour quelque de ses abonnés. chose qui ne fonctionne pas encore, et c’était le cas Et la fertilisation est croissante… Ashton de l’armée », explique au Point Paul Saffo, Kutcher – Steve Jobs dans le film de Joshua membre de la Long Now Foundation, basée à Michael Stern –a joué dans « The Ranch », une San Francisco. série Netflix, mais ne s’interdit pas d’investir Aujourd’hui encore, la Californie reste sur dans des start-up comme Airbnb. Le beau gosse ses gardes. « Notre dépendance aux technologies a même créé son entreprise de capital-risque, Frederick Terman a créé des faiblesses que nos ennemis peuvent exA-Grade Investments.
« Je suis mon intuition Le « père de la qui va souvent contre les modes du moment », exploiter », expliquait l’an dernier Ash Carter, Silicon Valley » alors secrétaire à la Défense. Il a donné encore plique ce fidèle de l’accélérateur Y CombinaNé en 1900 et arrivé en Californie plus de moyens à une nouvelle entité de cytor au Point. Depuis, il a investi 52 millions de pour soigner sa tuberculose. Cherdollars dans ResearchGate, un réseau social berdéfense à Moffett Airfield, dans une ancheur à Stanford, il compte David pour chercheurs. cienne base de la Navy. Nom de code : « Defense Packard et Bill Hewlett parmi ses Innovation Unit X ». élèves. Son credo : rapprocher les entreprises de l’université. LES BEATNIKS, GRANDSNETFLIX, L’AVENIR DU CINÉMA ? PARENTS DE L’ÉCONOMIE Un grave accident de diligence serait à l’oriCOLLABORATIVE Apple aurait-il vu le jour si Steve Jobs, alors âgé de gine de son tempérament fantasque. La love story 19 ans, n’avait, juste avant sa liaison avec Chrisann entre la Californie et le cinéma doit beaucoup à EadBrennan, dessinatrice de mandalas, décidé d’effecweard Muybridge, ce photographe anglais qui s’était fait un nom à Palo Alto au début du XXe siècle. Spétuer un voyage initiatique en Inde ? « J’ai vu Steve Jobs prendre du LSD en écoutant Bob Dylan. Ce côté cialisé dans les prises de vues à 360 degrés, il réalise beatnik a joué un rôle dans les débuts d’Apple », se souen 1877 un plan panoramique de San Francisco et est régulièrement engagé par l’élite californienne vient Daniel Kottke, qui a accompagné Jobs dans pour faire des portraits. Il se spécialise dans la son pèlerinage de la Kumbh Mela. (Suite page 54)… Le Point 2345 | 17 août 2017 | 51
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Cénacle. Petit déjeuner au Bohemian Grove, le 23 juillet 1967, club très fermé situé à une demi-heure de San Francisco. Autour de la table, le gouverneur Ronald Reagan (à g.) et le vice-président Richard Nixon (à dr.) entourent le journaliste Harvey Hancock, membre du club. C’est ici que fut lancé le Manhattan Project, le programme destiné à la fabrication de bombes atomiques, en 1943.
avait écrit « Sittin’ on the Dock of the Bay » n’a cessé d’étonner. Il est notamment à l’origine du Whole Earth Catalog, une revue audacieuse – son motto était « stay hungry, stay foolish », qui a profondément marqué Steve Jobs. « C’était comme Google mais sous forme de papier, trente-cinq ans avant Google », assurait Jobs. Aujourd’hui, le gratin de la Silicon Valley se donne rendez-vous chaque fin du mois d’août à Burning Man, dans le Nevada, où il vit sans électricité ni réseau durant une semaine. Cette période a aussi inspiré les débuts de l’économie collaborative. Ainsi, du site d’annonces Craigslist, lancé par l’idéaliste Craig Newmark, qui se bat contre le sexisme dans le milieu professionnel, un vrai problème dans la Silicon Valley. Même scénario au commencement d’Airbnb, lorsque les fins de mois difficiles des trois fondateurs, Brian Chesky, Joe Gebbia et Nathan Blecharczyk, les ont obligés à héberger des gens chez eux, puis à leur préparer un petit déjeuner (d’où le suffixe « bnb » pour bed and breakfast) avant de créer leur site d’échange d’appartements. Aujourd’hui, ils sont milliardaires.
Avec le programme Midnight Climax, la CIA a voulu tester le LSD comme outil de « brainwashing » à San Francisco.
LAWRENCE BERKELEY NAT’L LAB
… (Suite de la page 51) La drogue paraît avoir joué un grand rôle dans l’histoire de la Silicon Valley. La légende veut que le spécialiste de l’interface homme-machine Doug Engelbart ait eu l’idée de la souris alors qu’il était en plein trip… D’après des documents déclassifiés, la CIA n’est pas pour rien dans la popularité de l’acide en Californie. A travers son programme Midnight Climax, elle a voulu tester le psychotrope hallucinogène comme outil de brainwashing à San Francisco. Des microdoses de LSD sont encore utilisées par les cadres stressés de la Silicon Valley, et la start-up Eaze (qui compte Snoop Dogg parmi ses investisseurs) promet la livraison de cannabis à des fins médicales en moins de dix minutes… La Californie a été un terreau fertile pour l’esprit libertaire, d’abord dans les années 1950 avec la Beat Generation, qui s’est inspirée du « road trip » de Jack Kerouac et des aventures du poète Allen Ginsberg. A l’époque, l’élu Harvey Milk, qui revendiquait fièrement son homosexualité, a été un symbole de cette contre-culture. Il a été assassiné… avant de voir le quartier Castro, où il habitait, devenir un lieu d’émancipation homosexuelle. La personne qui a sans doute le mieux saisi le croisement entre les technologies et le mode de vie alternatif est Stewart Brand. Un touche-à-tout inclassable, diplômé en biologie de Stanford et producteur du Trips Festival, dans le quartier de San Francisco Haight-Ashbury. Celui qui a acquis la table de travail d’Otis Redding où ce dernier
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UNE BROUILLE QUI REND MILLIARDAIRE La Silicon Valley, c’est aussi une histoire de claquements de portes. Au départ, tout semblait sourire à William Shockley, qui obtiendra le prix Nobel de physique en 1956. Né à Londres, il grandit à Palo Alto, avant d’être diplômé de CalTech. Il part faire son doctorat au MIT, après quoi il travaille aux Bell Labs, où il a co-inventé le transistor. En 1953, il quitte les Bell Labs et revient sur la côte Ouest, à Mountain View, où il fonde Shockley Electronics en 1955. L’homme, brillant, est aussi un manager exécrable, un rien paranoïaque. Lorsqu’en 1957 il décide d’abandonner les recherches sur le silicium, huit de ses ingénieurs quittent la société pour fonder Fairchild Semiconductor. Ils sont surnommés les « huit traîtres ». Leur nouvelle entreprise, basée à San José, sera pionnière dans la fabrication en série des transistors et des circuits intégrés. Deux de ces « traîtres », Robert Noyce et Gordon Moore, quitteront ensuite Fairchild pour fonder Intel, le dernier ayant édicté une loi portant son nom, qui décrit l’accélération technologique : la capacité d’un composant double tous les dix-huit mois. L’ingénieur Eugene Kleiner, né en Autriche, a, lui, cocréé le cabinet de capital-risque Kleiner Perkins Caufield & Byers, une institution de la côte Ouest qui a investi dans des entreprises aussi différentes qu’Amazon, AOL, Genentech, Google, Segway, Sun Microsystems… Après la famille FairLaura Arrillagachild, c’est la « mafia PayAndreessen Pal » qui a vu le jour dans les La philanthrope années 2000. Celle-ci a esL’auteure de « Giving 2.0: Transform saimé dans toute la Silicon Your Giving and Our World » Valley, de LinkedIn à AMD donne des cours de en passant par Cisco et philanthropie à Stanford. Son ambition : convertir Brian Yahoo !. Beaucoup se sont Chesky (Airbnb) et Meg Whitman retrouvés à bord d’une Por(Hewlett-Packard) sche à moins de 35 ans grâce aux dons. à la revente de PayPal et ils ont eu envie d’investir. Max Levchin, qui a cofondé l’entreprise avec Elon Musk et Peter Thiel (voir p. 57), a ensuite cocréé Slide, qu’il a revendue à Google en 2010 pour 182 millions de dollars, avant de cofonder deux ans après Affirm, qu’il dirige actuellement. Reid Hoffman, lui, a cofondé LinkedIn en 2003. De jolis retours sur investissement donc, mais à condition de respecter le bon timing. « Le Goldilocks effect, qui s’inspire du comportement des trois ours dans “Boucle d’or”, explique qu’il ne faut arriver ni trop tôt ni trop tard », explique au Point Paul Saffo. Et les meilleurs investisseurs ne sont pas forcément ceux qui se prennent le plus au sérieux, en témoignent les courses de voitures anciennes qui ont animé Sand … Hill Road au cours des années 1970.
Un poète de génie
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Scandaleux, provocateur, affabulateur, il a su le premier se nourrir de la société et des passions de son temps pour créer la beauté. D’où cette poésie, étonnamment moderne.
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1966 : les « huit traîtres » de Fairchild
Eugene Kleiner L’ingénieur deviendra l’un des fondateurs du cabinet de capital-risque Kleiner Perkins.
Robert Noyce Comme les sept autres fondateurs de Fairchild Semiconductor, il a « trahi » William Shockley, qui créa le transistor. L’inventeur des circuits intégrés a révolutionné l’électronique moderne.
LA PHILOSOPHIE GRISANTE DU Cet enthousiasme est contagieux. En juin 2015, Barack Obama avait reçu plusieurs « tri« DO IT YOURSELF » Après les beatniks et les hippies, voici venu bus » de makers à la Maison-Blanche : un nule temps des makers. Cette communauté de tritionniste capable d’imprimer une crêpe en bricoleurs, particulièrement présente en Ca3D, un autre qui a conçu une girafe en métal haute de plus de 5 mètres. Dans la foulée, lifornie, se distingue par son esprit commuchaque école primaire a décidé de mettre l’acnicatif. Il est capable d’occuper les week-ends de Sundar Pichai, le numéro un de Google, cent sur les STEM (science, technologie, ingétout comme ceux de Jeff Bezos, qui vient adnierie et mathématiques). En France, le mouvement a remporté un grand succès à mirer en famille les dernières imprimantes Dale Dougherty Nantes, à Saint-Malo ou à Paris, qui veut de3D. On y retrouve l’« esprit des hackers » théoL’inventeur du risé par Steven Levy. Ceux-ci ne se contentent venir la « cité des makers ». « Nous créons des terme Web 2.0 pas d’utiliser les derniers gadgets, ils veulent liens entre des gens qui réapprennent une manière pouvoir les démonter, les transformer et parde communiquer », analyse Sherry Huss, cocréaDale Dougherty, né en 1955, organise les Maker Fairs, des foires créatrice de la manifestation Maker Faire. tager ce nouveau savoir. Permettre au grand tives pour les bricoleurs du monde public de créer les objets qu’il utilise puis de entier. Il a publié « Free to Make ». les partager lui donne plus de pouvoir. Le Do « ON VERRA BIENTÔT ÉMERGER Ses maîtres à penser : Carl Jung ou it Yourself comme philosophie a un côté griDES TRILLIONNAIRES » encore Abraham Maslow, tous deux Un restaurant sans serveur ni serveuse… sant, car il rend le consommateur plus actif théoriciens de l’émancipation. Lorsque vous vous rendez chez Eatsa, au que passif. 121 Spear Street, à San Francisco, vous découChacun, grâce à l’open source – qui réduit considérablement le coût de création d’un objet – vrez un menu frais et riche (poulet tandoori, guacaet au financement participatif – via des sites comme mole, quinoa, salade teriyaki, melon…), mais aucun comptoir. La publicité l’assure, ici c’est « better, fasKickstarter–, doit pouvoir devenir créateur. Mark Hatch, ex-numéro un des ateliers TechShop et auter, tastier ». Après avoir enregistré votre commande sur une tablette, votre prénom apparaît sur un écran teur de « The Maker Movement Manifesto », voit dans ce mouvement l’influence de Carl Jung ou engéant à côté du temps qu’il vous faudra patienter. Puis le plat arrive sur un plateau, votre compte est core d’Abraham Maslow, tous deux théoriciens de débité sur une application dédiée, qui à terme sera l’émancipation. D’ailleurs, partout dans le monde, à même de vous recommander un plat en fonction sur le modèle de Noisebridge, Cloyne Court à Berde vos goûts passés et de l’exercice physique que vous keley ou encore NYC Resistor à New York, des hackerspaces voient le jour. Le mouvement doit beaucoup avez effectué la veille… L’automatisation s’insère à l’énergie fédératrice de Dale Dougherty, l’inventeur du terme Web 2.0, qui a popularisé les foires créatives que sont les Maker Fairs. Dougherty, dans « Free to Make », un livre publié en septembre 2016 aux Etats-Unis, célèbre le maker mindset : l’empathie, l’idée, le prototype et le partage qu’on retrouve dans de tels événements.
Voici venu le temps des « makers », comme ce nutritionniste capable d’imprimer une crêpe en 3D.
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WAYNE MILLER/MAGNUM PHOTOS - BRIAN ACH/AP/SIPA
Gordon Moore Le père des lois de Moore sur l’évolution de la puissance et la complexité des ordinateurs. Il créera Intel avec Robert Noyce.
2007 : la « mafia PayPal » Jawed Karim Il a cocréé le site de vidéo à la demande YouTube. Luke Nosek Il a rejoint le Founders Fund, entreprise de capital-risque.
Reid Hoffman L’ancien vice-président exécutif de PayPal a cofondé LinkedIn en 2003.
Peter Thiel Le cofondateur, avec Elon Musk et Max Lev chin, de PayPal, a fait fortune en revendant l’entreprise à eBay pour 1,5 milliard de dollars.
Max Levchin Le cofondateur de PayPal, qui a également cofondé Slide, dirige Affirm, solution de paiement pour particuliers.
ROBYN TWOMEY/REDUX-RÉA - AP
dans toutes les tâches de la Silicon Valley. Reste à rendre les robots intelligents… C’est un des projets d’Andrew Ng. Après être passé par Google, ce chercheur a travaillé durant quatre ans pour le moteur de recherche chinois Baidu (600 millions d’utilisateurs dans le monde), où il a planché, depuis Mountain View, sur des voitures intelligentes, tout comme sur la reconnaissance faciale, ou encore la compréhension du langage par analogie, le deep speech à destination des robots. Début août, ce passionné qui a retrouvé sa liberté a annoncé le lancement de Deeplearning.ai, une plateforme où il popularisera notamment la notion de neurones convolutionnels qui vise à apprendre aux
Peter Thiel Le capital-risqueur
Elon Musk Le visionnaire
Né en 1967, l’entrepreneur libertarien a cofondé PayPal en 1998. L’actuel président de Clarium Capital a publié « De zéro à un ». Il a soutenu publiquement Donald Trump. Son credo : pousser des jeunes de moins de 23 ans à créer leur entreprise.
Né en 1971, le chef d’entreprise et inventeur d’origine sud-américaine dirige notamment SpaceX et Tesla. Il a fondé The Boring Company. Ses projets : coloniser Mars et dompter l’intelligence artificielle. Son slogan : nous vivons actuellement dans une simulation virtuelle.
machines le fonctionnement de notre cerveau. « L’intelligence artificielle, cela fait déjà soixante ans qu’on travaille dessus avec les travaux des scientifiques avant-gardistes comme John McCarthy, Marvin Minsky ou Herbert Simon », explique Neil Jacobstein, professeur à Stanford qui sort de son chapeau une flopée de start-up toutes plus prometteuses les unes que les autres : Dataminer, qui analyse 500 millions de tweets par jour, ou OpenAI Gym, qui apprend à des robots à jouer aux jeux vidéo… Depuis quelques mois déjà, Amazon avec Alexa, mais aussi Microsoft et Google ont tous lancé leurs chatbots, des robots conversationnels capables de donner la réplique à un être humain. Il s’agit d’enceintes connectées auxquelles on peut demander la météo du jour, lire une histoire dont vous êtes le héros, réviser quelques dates historiques ou demander d’écouter une chanson. Ce qui en fait une sorte de majordome virtuel. Peu d’activités seront épargnées. Le logiciel Eureqa met à votre disposition des data scientists virtuels, quand l’appli Rocket Lawyer veut jouer aux avocats omni scients. Et de plus en plus les assistants personnels vont prendre des décisions à notre place. C’est le cas de Hound, un assistant personnel imaginé à Santa Clara, qui, en écoutant chacune de nos conversations, peut prendre des rendez-vous pour nous. Reste que cette émancipation de la machine fait peur. L’entrepreneur Elon Musk a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme. Avec Sam Altman, de Y Combinator, il a récemment lançé OpenAI, une plateforme ouverte qui doit permettre de suivre en permanence les progrès de l’intelligence artificielle. Comme chaque année, Sam Altman organisera son demo-day du 21 au 23 août, dans le grand amphithéâtre du musée de l’histoire de l’ordinateur, à Mountain View. Si le rez-de-chaussée y célèbre différentes personnalités de l’informatique comme Dennis Ritchie, le créateur du langage C, ou Steve Russell, inventeur, en 1962, du jeu vidéo « SpaceWar ! », … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 57
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« Joyeux lurons ». Cette bande de « Merry Pranksters » prônait un mode de vie psychédélique. Ici, en 1965, Stewart Brand, au centre, initie aux jeux non compétitifs.
seule chambre à East Palo Alto, jusqu’ici préau premier étage, les équipes présentent leur projet dans un pitch qui ne doit pas duservé de la gentrification, ont augmenté de 89 % entre 2011 et 2015. Parallèlement, il faut rer plus de trois minutes. On murmure qu’il est plus difficile de rentrer à YC qu’à Stanford... anticiper la disparition annoncée d’un nombre Son business fonctionne bien – de son écurie croissant de métiers. sont sortis des pur-sang comme Dropbox, Pour toutes ces raisons, Altman réfléchit à Airbnb ou Reddit. Mais il est de plus en plus l’instauration d’un basic income, un revenu préoccupé par la hausse des inégalités dans minimum universel qui serait distribué dula Silicon Valley. rant cinq ans dans une zone peu favorisée de Et pour cause… Des bus à vitres teintées Californie. « Tout le monde aurait ainsi profité Peter Diamandis transportant des salariés d’un géant du Net des opportunités à venir », veut croire l’entrePrésident de X Prize ont été bloqués à Oakland, zone déshéritée preneur. Il y a urgence. Le 29 juin 2016, les méFoundation proche de la Silicon Valley, quand d’autres ont dias américains ont décrété un homeless day. Né en 1961, cet indécrottable optimiste Une initiative de la rédactrice en chef du San trouvé leurs pneus dégonflés… De telles scènes a publié « Abundance, The Future is Francisco Chronicle, Audrey Cooper, qui s’est se multiplient depuis cinq ans en Californie. Better Than you Think ». désolée de voir un couple de SDF survivre C’est que tout le monde ne peut pas gagner Ses projets : télécharger des applications dans le cerveau humain dans une tente. 200 000 dollars – le salaire annuel moyen d’un et ouvrir la frontière de l’espace. googler confirmé – ou encore avoir fait fortune en revendant sa start-up. « Je pense qu’on verra MÊME LA MORT VA MOURIR bientôt émerger des trillionnaires [personnes Difficile de garder en place Peter Diamandis, un des chercheurs de l’Université de la singularité, 1 000 fois milliardaires, NDLR] », prédit Altman. Dans nichée à l’ombre de la gigantesque armature métalle même temps, les salaires des employés de secteurs non technologiques stagnent, ce qui crée de fortes lique de Moffett Field, sur le campus de la Nasa. Ce tensions, car le coût de la vie ne fait qu’augmenter. quinquagénaire inventeur en série a la tête dans les Ainsi, les loyers d’appartements comprenant une étoiles. Né dans le Bronx, New-Yorkais de parents immigrés grecs, ce diplômé du MIT et de Harvard a mis au point, en 1994, Zero-G, une entreprise qui propose des vols en apesanteur à bord d’un Boeing 727. Avec Craig Venter, il a cocréé Human Longevity Inc., qui, après avoir levé 70 millions de dollars, a recensé la plus grande collection de cellules souches au monde. Une de ses moonshots, les innovations dont
« Aujourd’hui, vous avez plus d’infos dans votre mobile que George W. Bush lorsqu’il était président des Etats-Unis. » 58 | 17 août 2017 | Le Point 2345
TED STRESHINSKY/CORBIS/GETTY IMAGES - KIM KULISH/RÉA
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PETER DASILVA/THE NEW YORK TIMES-REDUX-RÉA - DR
il raffole et qui doivent pouvoir changer la vie de plus de 1 milliard d’humains. Admirateur de l’aviateur Charles Lindbergh, Peter Diamandis a été frappé par l’ouvrage « La singularité est proche », écrit en 2005 par Ray Kurzweil. Celui qui est devenu depuis directeur de la prospective de Google y décrit un monde où la machine, dotée d’intelligence artificielle, croise le destin de l’homme. Ce « moment » qu’il appelle « singularité », en reprenant un terme de l’auteur de science-fiction Vernor Vinge, se situe aux alentours de 2045. Kurzweil fait aussi le pari de l’immortalité de l’homme. « Il y a mille ans, l’espérance de vie était de vingt ans, il y a deux cents ans, elle est passée à trente-sept ans. Et, en 2029, un bébé aura une chance sur deux de devenir immortel. » A ceux qui le prennent pour un fou, ses partisans expliquent qu’il avait prédit la victoire de l’ordinateur sur l’homme aux échecs quinze ans avant qu’IBM ne mette Garry Kasparov à plat en 1997. Pour Diamandis, qui s’est rallié à la cause de Kurzweil, notre corps est semblable à un logiciel qu’il sera possible de reprogrammer et d’augmenter grâce à des clones d’organes vivants. Plus tard, il sera aussi possible de télécharger des applications dans notre cerveau. Diamandis, qui a un petit garçon de 6 ans, croit aussi que son rejeton va vivre plusieurs centaines d’années… On se risque à lui demander si la vie éternelle ne pourrait pas surtout être très ennuyeuse. « Non, je ne crois pas, au contraire. Il suffira de brancher notre cerveau à Internet et on pourra vivre des moments hyperexcitants ! » Réaliste ? L’accélération technologique multiplie le champ des possibles. « Aujourd’hui, vous avez plus d’infos dans votre mobile que George W. Bush lorsqu’il était président des Etats-Unis. Mieux, une prothèse imprimée en 3D coûte moins de 10 dollars. » En attendant la vie éternelle, l’homme qui voudra conjurer la mort devra composer avec un nombre croissant
Précurseur. Publié entre 1968 et 1972 par Stewart Brand, le « Whole Earth Catalog », catalogue de contre-culture, prônait notamment le « Do it Yourself ». En 2005, Steve Jobs le comparera à un « Google en format papier ».
Sam Altman Le créateur social Né en 1985, le président d’Y Combinator a cofondé avec Elon Musk OpenAI. Il veut peser sur les élections au poste de gouverneur de Californie en 2018. Son combat : un revenu minimum universel.
d’appareils comme Scanadu, un détecteur conçu sur le modèle du « tricorder » médical de « Star Trek », qui pourra « nous permettre de checker notre corps, aussi souvent qu’on checke nos e-mails ». Ce champ d’exploration est pris très au sérieux par Google. Le moteur de recherche a recruté Cynthia Kenyon, la chercheuse qui, en 1992, a découvert le gène du vieillissement, pour lui confier la direction de Calico, sa société de biotechnologie créée dans le but de prolonger la vie humaine. En Californie, tout semble bon pour gratter des années d’espérance de vie. Ainsi, la société Ambrosia, basée à Monterey, va jusqu’à tester… la transfusion de plasma de donneurs de moins de 25 ans à des personnes plus mûres pour leur permettre de vivre plus longtemps. Du sang jeune ! Plusieurs personnes ont accepté de payer 8 000 dollars pour se soumettre à cette expérimentation dont on aura les résultats dans deux ans. CONNAISSEZ-VOUS L’HOLOPORTATION ? Le bâtiment, au 2 Bryant Street, construit en 1937, étonne par sa sobriété. A l’ombre de l’Oakland Bay Bridge, a été imaginé Pokémon GO, le jeu qui connaît, depuis son lancement l’an dernier, un développement fulgurant dans les cours de récréation comme dans les états-majors de grandes entreprises du monde entier. Le principe ? On doit chasser des Pokémon qui apparaissent sur l’écran de notre mobile en fonction de notre localisation. Niantic, le nom de ce studio qui travaille avec Nintendo, fait évoluer des personnages de fiction dans des paysages qui existent vraiment. C’est une application de la réalité augmentée. Niantic a été créée en 2010 par John Hanke, un ingénieur quadragénaire passé par Berkeley, qui, après avoir fait grossir son entreprise chez Google, a décidé de prendre son indépendance. Si la réalité virtuelle, qui consiste à jouer avec nos perceptions pour tromper notre cerveau, s’impose aujourd’hui, les premiers essais de casque dédié remontent à 1939 avec le View-Master, un casque stéréoscopique en 3D. Depuis, Google a popularisé cette expérience à travers les cardboards, des masques en carton dans lesquels on peut insérer son smartphone. Facebook, son principal challenger, y croit dur comme fer. « C’est l’étape ultime avant la téléportation », explique Mike Schroepfer, alias Schrep, un des bras droits de Mark Zuckerberg. Ce dernier, qui s’est offert la société Oculus Rift, veut révolutionner les cours d’Histoire grâce à la réalité virtuelle. Pour Jody Medich, qui a planché sur le casque HoloLens de Microsoft, on pourra utiliser de tels casques pour soulager la douleur de brûlés, en leur diffusant une histoire se déroulant au pôle Nord. Des jeux comme « Nevermind » s’adaptent à l’anxiété des utilisateurs et on peut aussi imaginer l’« holoportation », qui permettra à deux membres d’une famille situés chacun à un bout de la Terre de jouer ensemble. « On joue sur la reconnaissance spatiale du cerveau. Résultat, … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 59
EN COUVERTURE vous êtes en forte empathie », explique celle qui brûle d’envie d’essayer le casque Magic Leap, attendu dans les prochains mois. Cette société mystérieuse, qui a levé plus de 1 milliard de dollars en deux ans, notamment auprès de Google, Alibaba, Andreessen Horowitz, Kleiner Perkins et Qualcomm, a recruté l’auteur de science-fiction Neal Stephenson comme chief futurist officer. Magic Leap devrait diffuser des faisceaux lumineux sur vos yeux pour vous donner une illusion de réalité. « Le champ des possibles est infini, il faut s’imaginer être aux balbutiements du Web en 1993 », poursuit Medich. L’étape ultime est la création de mondes virtuels qui fonctionnent en autonomie. Comme dans le prochain Steven Spielberg, « Ready Player One » (prévu en salles le 30 mars 2018), inspiré d’un roman écrit par Ernest Cline, qui se déroule dans un monde virtuel truffé d’avatars et d’aventures... alors que l’humanité étouffe dans le monde réel.
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de l’Union européenne, rien ne semble plus être capable de contrer les géants du Net. « Cette concentraUNE CONCENTRATION DE POUVOIR tion de pouvoir est inégalée dans l’Histoire », analyse le INÉGALÉE DANS L’HISTOIRE chercheur d’origine biélorusse Evgeny Morozov, criLa Californie n’a pas la science infuse. Les déboires tique récurrent du « solutionnisme » technologique. de la start-up spécialisée dans les tests sanguins TheDans « La silicolonisation du monde, l’irrésistible ranos, ex-star des investisseurs, tout comme les réexpansion du libéralisme numérique », le philosophe sultats en berne de GoPro, qui souffre de la concurrence Eric Sadin (voir interview p. 63) s’inquiète du contrôle des caméras venues d’Asie, montre que dans un syscroissant qu’exerce les Google, Apple et autres Facetème ouvert on peut descendre aussi vite qu’on book sur nos vies avec l’essor des objets connecest monté. Une telle issue pourrait-elle concertés. Le fabricant de robots aspirateurs Roomba ner les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amane vient-il pas d’annoncer qu’il était prêt à partager avec Google le plan de chaque salle zon) ? Jamais leur poids économique n’a été à manger que son robot n ettoierait ? aussi fort. Ces quatre sociétés qui totalisent De là à ce que ces sociétés, qui paient très moins de 200 000 salariés ont plus de poids peu d’impôts, arrivent à se passer des Etats… en Bourse que la totalité du CAC 40. La valeur totale de leur capitalisation atteignait fin juilPeter Thiel, un libertarien qui est un des prinlet 2 419 milliards de dollars, contre 1 435 milcipaux investisseurs de Facebook comme un liards de dollars pour nos 40 plus belles des principaux soutiens de la campagne de entreprises. Apple a même engrangé entre Donald Trump, a participé au financement de Ray Kurzweil juin 2016 et juin 2017 une trésorerie d’envi« Blueseed », un bateau qui, amarré dans des Le singulier eaux extraterritoriales, échapperait à toute ron 300 milliards de dollars, autant que le PIB Né en 1948, le directeur de la règle, à l’image des radios pirates de haute du Danemark… La reine Rania de Jordanie, le prospective de Google a publié en mer des années 1960 à 1990. Est-ce vraiment dalaï-lama, ou encore Desmond Tutu, tous 2005 « La singularité est proche », réinventer l’avenir de vouloir, comme Steve sont venus rendre hommage à la montée en sur la puissance de l’intelligence puissance de Google, non loin du terrain de Huffman, le créateur du réseau social Reddit, artificielle. Son pari : l’homme va volley-ball où les deux créateurs Larry Page et se barricader dans des bunkers du Kansas ou devenir immortel, notamment près de Christchurch en Nouvelle-Zélande ? Sergey Brin se renvoyaient la balle il y a moins grâce aux nanorobots. La Silicon Valley restera à la pointe si elle de dix ans. Et Megan Smith, qui était Chief prouve que la roue peut encore tourner. « Il Technology Officer of the United States, la existe certes une élite, mais elle est ouverte à toutes les conseillère technologique de Barack Obama, était, innovations », rassure Paul Saffo. Déjà, les Gafa s’apavant ce poste, vice-présidente de Google X, le laboprêtent à voir émerger les concurrents chinois que ratoire secret du moteur de recherche. sont Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi. Et puis, Reste que la Silicon Valley impressionne autant d’autres start-up attendent au portillon. Avec la qu’elle inquiète. En dehors de la division antitrust conquête spatiale dans les yeux. A l’instar de l’Argentin Emiliano Kargieman qui a décidé, via sa start-up Satellogic, d’envoyer une foule de minisatellites pour partir à la découverte de la vie extraterrestre. « J’ai choisi d’ouvrir un bureau à Palo Alto, car je suis sûr qu’ici, au moins, on ne me prendra pas pour un fou. » §
Les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) s’apprêtent à voir émerger les concurrents chinois. 60 | 17 août 2017 | Le Point 2345
SPLASHNEWS / KCS PRESSE - KATRINA BARBER/GETTY IMAGES/SXSW
Cerveau. Originaire de Moscou, le cofondateur de Google, Sergey Brin, à Los Altos, en Californie, où il vit désormais.
Steve Wozniak : « Il faut apprendre aux enfants à être curieux »
Exclusif. Le cofondateur d’Apple explique au Point pourquoi les pays qui investissent dans les sciences seront les Silicon Valley de demain.
MARFISI/FOTOGRAMMA/ROPI-RÉA
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ans lui, Apple n’aurait sans doute jamais vu le jour. Il y a quarante et un ans, ce pionnier de l’informatique a mis au point l’Apple I, le tout premier ordinateur de l’entreprise, au côté de Steve Jobs. Steve Wozniak est un cancre génial : étudiant, il a été expulsé de l’université du Colorado, à Boulder, parce qu’il avait piraté le système informatique de l’institution, avant de terminer ses études à Berkeley. Ce bidouilleur, qui a passé son enfance au Homebrew Computer Club de Menlo Park, détenteur de plusieurs brevets clés, a quitté Apple en 1985. Surtout, âgé de 67 ans et résidant à Los Gatos, au sud de San Francisco, « The Woz » a participé à la création de l’Electronic Frontier Foundation et s’est investi dans l’enseignement des sciences dans les écoles locales. En marge de la conférence C2 à laquelle il participait à Montréal fin mai, il a répondu à nos questions § PROPOS RECUEILLIS PAR GUILLAUME GRALLET
Le Point : Pensez-vous que la Californie a un statut à part au sein des Etats-Unis ? Steve Wozniak : La Californie est une très grande ré-
Steve Wozniak Enseignant à l’université technologique de Sydney depuis 2014.
gion, elle représente la 5e puissance économique du monde. Elle est constituée de montagnes, de plages, de déserts, de zones agricoles. Il existe aussi des différences d’approche : au nord, vous avez un état d’esprit libéral, au sud, plus conservateur. Mais elle a une spécificité : elle a souvent un coup d’avance. Ce fut le cas, par exemple, pour les lois sur l’environnement qui ont été suivies par le reste du pays. Selon vous, la croissance économique dont a bénéficié la Silicon Valley peut-elle être applicable ailleurs ?
La croissance exponentielle de la Silicon Valley des cinquante dernières années doit beaucoup à l’exploitation du silicium, elle-même poussée par le … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 61
EN COUVERTURE succès du transistor. Maintenant, la fin annoncée de la loi de Moore [le fait que la capacité d’une puce électronique double tous les dix-huit mois, NDLR] oblige la Silicon Valley à se tourner davantage vers le logiciel, à travers des applications pour téléphones ou ordinateurs, ou encore le cloud. Et l’innovation s’étend à d’autres zones. Montréal permet à des scientifiques de haut niveau de se battre, comme dans le Queensland, en Australie. Mais tous les pays peuvent embrasser ce mouvement, à condition de s’intéresser à la chimie, la physique, l’informatique. Bref, à ce qui crée l’innovation technologique quelques années plus tard.
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La France a-t-elle aussi sa carte à jouer ?
Oui, bien sûr. L’essentiel est d’avoir l’appétit des sciences. Cela fait longtemps que je ne suis pas venu chez vous. J’ai cru comprendre que vous avez eu des temps difficiles, récemment. En tout cas, votre qualité de vie est bien meilleure que celle des Etats-Unis. Qu’est-ce qui a changé depuis la période où vous bidouilliez les machines électroniques dans les années 1970 ?
Aujourd’hui, tout est beaucoup plus ouvert. Le numérique permet à tout le monde de créer son entreprise ou de lancer son application. C’était inimaginable avant l’adoption du micro-ordinateur par le grand public. Quand on a lancé Apple, l’innovation était surtout le fait des grandes entreprises, qui ne voulaient pas prendre de risque. Maintenant, les jeunes se rendent compte qu’ils peuvent changer beaucoup de choses. C’est une tendance de fond ?
Oui, beaucoup ont vu des films qui retracent l’histoire de start-up. Celle d’Apple a été adaptée au cinéma. N’importe qui peut créer sa start-up, même avec des moyens limités. On peut aussi estimer être en mesure d’y arriver sans culture scientifique. Or sur ce dernier point, il faut faire attention. Car il ne faut pas se priver des ingénieurs. Justement, que pensez-vous qu’il faut enseigner à un enfant de 10 ans aujourd’hui ?
Il faut apprendre aux enfants à être curieux, à vouloir découvrir des choses par eux-mêmes. Il faut leur demander : « Qu’est-ce qui vous intéresse ? », puis leur dire : « Passez du temps sur ce que vous adorez ! Explorez-le ! » Beaucoup de connaissances sont accessibles en ligne. Elles peuvent aussi être utiles à des enfants de 10 ans, mais on ne les laisse pas assez faire. Il ne faut pas que la structure éducative soit trop pesante. Idéalement, ils auraient besoin, au fur et à mesure de leur éducation, d’un adulte qui les guide. Mais cela coûte cher. A moins qu’un jour un robot ne soit capable de les comprendre et de les orienter vers ce qu’ils aiment. Ne craignez-vous pas que les machines puissent prendre un jour nos boulots ?
C’est une crainte qu’on n’a cessé de me répéter tout au long de ma vie. Or je n’ai aucune inquiétude à ce sujet. Pour l’instant, en dépit de l’essor de la technologie, je n’ai jamais vu l’emploi diminuer. J’ai surtout vu des machines nous simplifier la vie. Certes, des métiers vont disparaître, mais le changement technologique est également une occasion de mobiliser notre cerveau vers des choses plus stimulantes. Cela va entraîner de profonds changements de société…
La société est un système qui doit être capable de s’autoréguler, qui sait réagir au stress. Et ce sera une opportunité pour les jeunes. De nouveaux jobs vont apparaître, qui seront plus intéressants. Voyez-vous l’intelligence artificielle bouleverser nos vies ?
Cette expression recouvre beaucoup de réalités : les véhicules autonomes, les robots qui sont capables de parler. C’est un mouvement de fond qui mobilise aussi bien Google qu’Uber en passant par Apple. Ce qui sera sans doute le plus frappant, c’est que nous ne nous en rendrons pas toujours compte. Il est ainsi possible de prédire l’essor de logiciels qui se rapprocheront encore plus des capacités humaines, comme a commencé à le faire IBM avec son système Watson. Que vous inspire l’Hyperloop, imaginé par Elon Musk, en Californie ?
C’est dingue, cette innovation va quasiment nous permettre de nous téléporter. On va aller plus vite qu’un avion dans le ciel. On va mettre trente minutes pour relier San Francisco à Los Angeles, contre quarante-cinq minutes en avion. La principale contrainte va être de devoir se rendre dans des «pods » [les stations imaginées par Hyperloop One, NDLR]. Pensez-vous que vous connaîtrez l’immortalité ?
En Californie, nous avons la Singularity University. C’est très à la mode de réfléchir à allonger la vie grâce à la science. Pour ceux qui en ont envie, je comprends que ce soit excitant. Comment ne pas avoir envie de vivre plusieurs vies ? Mais je ne suis pas un grand fan de tout cela. C’est artificiel. Vivre très vieux, c’est bien, mais l’essentiel n’est-il pas de vivre normalement sans avoir l’impression de changer ? Et le problème, si tout le monde devient immortel, c’est : où iront les jeunes ? Vous semblez vous méfier de l’approche traditionnelle de la politique…
Cela ne m’intéresse pas trop. On est trop souvent obligé de se ranger d’un côté ou de l’autre sans prendre en compte, pour chaque sujet traité, la logique et le bon sens. Je trouve cela trop dichotomique… Avez-vous rencontré Donald Trump ?
Je n’ai jamais rencontré le président. Si j’en avais l’occasion, je déclinerais probablement son invitation §
« Des métiers vont disparaître, mais le changement technologique est également une occasion de mobiliser notre cerveau vers des choses plus stimulantes. » 62 | 17 août 2017 | Le Point 2345
« La start-up, c’est la conquête intégrale de la vie » Contrepoint. Le philosophe Eric Sadin met en garde contre un monde dominé par la technologie. plus « cool », les hiérarchies moins verticales – ce qui ne correspond pas à la réalité. Ça ne me fait pas rêver qu’une foule d’entrepreneurs désirent monétiser la connaissance de mes pas ou de mes fréquentations ! La start-up, c’est la conquête intégrale de la vie en vue de répondre à des intérêts privés. Je pense qu’il existe d’autres modèles de société, fondés sur la solidarité, par exemple. L’esprit de la Silicon Valley, c’est un libéralisme offert à tous.
Le Point : Vous vous inquiétez de ce que vous nommez la « silicolonisation du monde ». Pourquoi ? Eric Sadin : La doxa dominante, aujourd’hui, c’est
que le modèle né en Californie va nous sauver de toutes les difficultés économiques que nous rencontrons depuis trente ans. Pas une mégalopole dans le monde qui ne veuille avoir sa Silicon Valley ! Cette dernière a été le terreau idéal de l’économie du numérique. Ce modèle, paré de vertus « cool », piloté par des entrepreneurs en sweat-shirt qui assurent œuvrer au nom de l’humanité, est célébré par tous les responsables politiques dans toutes les démocraties, qu’ils soient de gauche ou de droite… Au-delà d’un modèle technique, c’est un modèle civilisationnel qui est en train de se mettre en place.
Eric Sadin Auteur de « La silicolonisation du monde » (L’échappée).
Vous écrivez qu’il met en péril la civilisation héritée de la Renaissance humaniste. Vous n’y allez pas un peu fort ?
STÉPHAN LARROQUE
Mais il s’agit du modèle économique le plus prédateur que nous ayons jamais connu ! Il est question d’identifier l’humain uniquement et continuellement comme une cible marchande, en collectant tous les flux du réel. Cela est rendu réalisable par l’extension massive de capteurs sur toutes les surfaces possibles, du corps aux objets domestiques, conduisant à un traçage intégral de la vie. Il ne s’agit plus seulement de connaissances cantonnées, comme jusqu’à récemment, aux navigations et aux centres d’intérêt d’un d’individu. Aujourd’hui c’est la vie qui est collectée, que ce soit votre sommeil ou votre poids, pour faire l’objet d’une monétisation continue. Outre les objets connectés, l’intelligence artificielle est le second facteur qui rend possible ce développement qui relève de ce que je nomme le techno-libéralisme. Nous entrons dans l’ère de la « relation client » ininterrompue. Cette organisation algorithmique de la vie disqualifie l’individu. Pourtant, ce modèle se veut aussi fondé sur l’initiative individuelle, celle de l’entrepreneuriat…
Les start-up sont un nouveau mythe, où chacun est censé pouvoir trouver son compte, ouvertes à tous les petits génies visionnaires frappés, lors d’un moment de grâce, par une idée lumineuse. On prétend que les conditions de travail y seraient
C’est aussi un esprit très américain, non, nourri du mythe d’une nouvelle frontière ?
Bien sûr. La Californie des années 1960, foyer de contre-culture, a imprimé sa marque sur l’esprit industriel qui est aujourd’hui celui de la Silicon Valley. La ligne est ténue entre la volonté de s’affranchir de tous les carcans, comme dans le San Francisco contre-culturel, et l’enivrement auquel nous assistons aujourd’hui à l’idée que tout est possible, que l’horizon économique est illimité. Google, par exemple, est aux avant-postes d’une économie de l’infini : des plateformes éducatives, la cartographie 3D, les habitats connectés, le marché de la santé, les voitures sans pilote… « Sky is the limit » ! S’il n’y a plus de limites, plus rien n’interdit de faire profit de tout. Jusqu’à vouloir s’affranchir de la condition humaine par le transhumanisme ?
Mais c’est une conséquence logique ! Face aux potentialités technologiques et aux moyens colossaux qui sont les leurs, un sentiment de toute-puissance prend ces magnats de la Silicon Valley. Il existe un messianisme chez ces entrepreneurs californiens, portés par l’idée que Dieu n’a pas parachevé la création et que les technologies vont corriger les défauts de l’humain – jusqu’à corriger la mort. On est dans le délire pathologique ! Que proposez-vous ?
Il faut politiser toutes ces questions. Aujourd’hui, avec le numérique, nous ne sommes pas face à de seuls protocoles techniques, mais à des systèmes qui organisent la vie humaine, ce qui est le propre du politique. Il faut prendre le temps de la réflexion critique. J’en appelle aussi à la responsabilité des ingénieurs, qui ont un rôle considérable à jouer… Il ne s’agit pas d’être technophobes, mais d’être lucides sur les enjeux de nos choix § PROPOS RECUEILLIS PAR SOPHIE PUJAS
« Il existe un messianisme chez ces entrepreneurs californiens, portés par l’idée que Dieu n’a pas parachevé la création. » Le Point 2345 | 17 août 2017 | 63
EN COUVERTURE
Jobs, Musk, Kurzweil... la Pléi Textes fondateurs. Ces visionnaires ont théorisé la prise de risque, la liberté et l’intelligence. Extraits.
Aujourd’hui, je veux vous raconter trois histoires de ma vie. C’est tout. Pas grand-chose. Juste trois histoires. La première histoire parle de faire le lien. J’ai abandonné le Reed College au bout de six mois, mais j’y suis resté inscrit pendant dix-huit mois avant de réellement abandonner. C’était parfois assez effrayant, mais, quand je regarde en arrière, c’était une des meilleures décisions que j’aie jamais prises. Dès que j’ai abandonné, j’ai pu arrêter de suivre les cours obligatoires qui ne m’intéressaient pas et commencer à suivre ceux qui avaient l’air intéressants. La majorité de ce que j’ai découvert par hasard en suivant ma curiosité et mon intuition s’est révélé être inestimable par la suite. Par exemple, le Reed College, à l’époque, proposait ce qui était probablement les meilleurs cours de calligraphie du pays. J’ai appris ce qu’étaient les caractères avec et sans empattement, les variations d’espace entre différentes combinaisons de lettres, et ce qui rend une typographie géniale. C’était beau, historique, artistiquement subtil, d’une façon que la science ne pouvait pas comprendre, et j’ai trouvé cela fascinant. Rien de tout cela n’avait le moindre espoir d’application pratique dans ma vie. Mais, dix ans plus tard, quand nous avons conçu le premier ordinateur Macintosh, tout cela m’est revenu. Et nous avons tout injecté dans le Mac. C’était le premier ordinateur avec une belle typographie. Si je n’avais pas assisté à l’improviste à ce cours-là à l’université, le Mac n’aurait jamais eu plusieurs polices d’écriture différentes ou proportionnellement espacées. Et, vu que Windows n’a fait que copier le Mac, il est probable qu’aucun ordinateur n’en aurait disposé. C’était impossible de faire le lien en regardant vers l’avenir quand j’étais à l’université, mais c’était très, très clair quand j’ai regardé en arrière dix ans plus tard. Ma deuxième histoire parle d’amour et de perte. J’ai de la chance, j’ai trouvé ce que j’aimais faire au début de ma vie. Woz – Steve Wozniak – et moi 64 | 17 août 2017 | Le Point 2345
avons lancé Apple dans le garage de mes parents quand j’avais 20 ans. On a travaillé dur, et en dix ans Apple était passé de juste nous deux Steve Jobs dans un garage à une entreprise de Le messie 4 000 employés qui valait 2 milNé en 1954, il a fondé, avec Steve liards de dollars. On venait juste Wozniak, Apple. Un temps écarté, de sortir notre plus belle création, il revient en force en 1997 avec le Macintosh, un an plus tôt, je veun mot d’ordre, « Think different ». Et le succès qu’on connaît. nais d’avoir 30 ans. Et je me suis fait Il est décédé en 2011. virer. Ce qui avait été au centre de Son mantra : la simplification. toute ma vie d’adulte avait disparu, c’était épouvantable. Je n’ai vraiment pas su quoi faire pendant quelques mois et j’ai même pensé à fuir la Silicon Valley. Mais j’aimais toujours ce que je faisais. J’avais été rejeté mais j’étais toujours amoureux. Donc, j’ai décidé de recommencer. Je ne m’en rendais pas compte, mais il est apparu que mon licenciement d’Apple était une des meilleures choses qui auraient pu m’arriver. Le poids du succès était remplacé par la légèreté d’être à nouveau un débutant, moins sûr de tout. Cela m’a libéré et
JACK ARENT/ASSOCIATED PRESS - NORMAN SEEFF
STEVE JOBS LE DISCOURS DE STANFORD Le 12 juin 2005, le fondateur d’Apple prononce un discours, devenu emblématique, devant les étudiants de l’université Stanford.
ade de la Silicon Valley
permis d’entamer une des périodes les plus créatives de ma vie. Durant les cinq années qui ont suivi, j’ai lancé une entreprise qui s’appelle NeXT, une autre appelée Pixar, et je suis tombé amoureux de la femme incroyable qui allait devenir mon épouse. Dans un remarquable retournement de situation, Apple a racheté NeXT, je suis retourné à Apple. Et Laurene et moi avons une famille merveilleuse. Je suis presque sûr que rien de tout cela ne se serait produit si je n’avais pas été viré par Apple. Il faut que vous trouviez ce que vous aimez. C’est comme l’amour, vous saurez quand vous le trouverez. Ma troisième histoire parle de la mort. Me souvenir que je vais bientôt mourir est l’outil le plus important que je possède pour m’aider à
Iconique. L’équipe design d’Apple photographiée par Norman Seeff en 1984 pour le magazine « Rolling Stone ». C’est le lancement du premier « Mac » et le début de la macmania. On reconnaît au premier plan Steve Wozniak (barbu), adossé à lui, Bill Atkinson et, à l’extrême droite, Steve Jobs.
« Votre temps est compté, alors ne le gâchez pas à vivre la vie de quelqu’un d’autre. » S teve Jobs
prendre de grandes décisions dans la vie. C’est le meilleur moyen que je connaisse pour éviter le piège qui est de penser qu’on a quelque chose à perdre. Vous êtes déjà à nu. Il n’y a aucune raison de ne pas suivre votre cœur. Personne ne veut mourir. Même les gens qui veulent aller au paradis ne veulent pas mourir pour y arriver. Et pourtant la mort est la destination que nous partageons tous. Et c’est très bien ainsi, parce que la mort est probablement la meilleure invention de la vie. C’est l’agent du changement. Elle balaie ce qui est vieux pour laisser place à ce qui est nouveau. Là, tout de suite, ce qui est nouveau, c’est vous. Mais un jour, dans assez peu de temps, vous deviendrez ce qui est vieux et vous serez balayés. Désolé d’être aussi radical, mais c’est la vérité. Votre temps est compté, alors ne le gâchez pas à vivre la vie de quelqu’un d’autre. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. Ils savent déjà, d’une certaine manière, ce que vous voulez réellement devenir. Tout le reste est secondaire. Quand j’étais jeune, il y avait un magazine qui s’appelait The Whole Earth Catalog, qui était … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 65
EN COUVERTURE
JOHN PERRY BARLOW DÉCLARATION D’INDÉPENDANCE DU CYBERESPACE Ce texte publié par l’activiste John Perry Barlow le 8 février 1996 a inspiré les grands patrons de la Silicon Valley. Mais ils ne l’ont pas appliqué pour autant : l’appel du gain a été le plus fort… Vous, gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, nouvelle demeure de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande, à vous du passé, de nous laisser seuls. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous réunissons. Je déclare que l’espace social global que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez ni le droit moral de nous diriger ni en votre possession des méJohn Perry Barlow thodes coercitives que nous ayons des L’activiste raisons de craindre. Le cyberespace Né en 1947, le poète et essayiste, ne se situe pas dans vos frontières. aujourd’hui retiré dans un ranch, Notre monde est à la fois partout est essentiellement connu pour et nulle part, mais ce n’est pas un sa Déclaration d’indépendance monde où les corps vivent. Nous du cyberspace. Il a créé l’Electronic Frontier Foundation. sommes en train de créer un monde Ses combats : la protection de la auquel tous peuvent accéder sans vie privée et la liberté d’expression. privilège ou discrimination fondée sur la race, la puissance économique, la force militaire ou le niveau de naissance. Nous sommes en train de créer un monde où n’importe qui, n’importe quand, peut exprimer ses croyances, aussi singulières soient-elles, sans peur d’être contraint au silence ou à la conformité. Vos principes légaux de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement et de contexte ne s’appliquent pas à nous. Ils reposent sur la matière, et il n’y a pas de matière ici. Nous créerons une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont forgé.
« Notre monde est à la fois partout et nulle part. »John Perry Barlow 66 | 17 août 2017 | Le Point 2345
RAY KURZWEIL LA THÉORIE DE LA SINGULARITÉ Dans un livre publié en 2005, en France sous le titre « Humanité 2.0 » (M21 Editions), Ray Kurzweil, chercheur américain, imagine qu’il sera possible un jour de télécharger notre cerveau dans une machine et prédit qu’en 2030 l’intelligence « non biologique » dépassera « la capacité intellectuelle de tous les humains vivants ». L’histoire est fondée sur l’idée que nous avons la capacité de comprendre notre propre intelligence – d’accéder à notre code source, si on veut – ainsi que de la modifier et de l’étendre. Ce livre, c’est l’histoire du destin de la civilisation homme-machine, un destin que nous avons été amenés à nommer « singularité ». Ainsi, qu’est-ce que la singularité ? C’est une époque future durant laquelle le rythme du changement technologique sera si rapide, son impact si profond, que la vie humaine sera irréversiblement transformée. N’étant ni utopique ni dystopique, cette époque transformera les concepts sur lesquels nous nous appuyons pour donner du sens à nos vies, tant pour les modèles économiques que pour le cycle de la vie humaine, incluant la mort elle-même. Ce livre argumentera que, dans les décennies à venir, les technologies informatiques engloberont toutes les connaissances et compétences humaines, incluant, à terme, les capacités de reconnaissance de formes et de résolution de problèmes, et même l’intelligence morale et émotionnelle du cerveau humain. Il n’y a pas de limite inhérente à notre capacité à utiliser la rétro-ingénierie pour traiter les principes mêmes de l’intelligence humaine et reproduire ses capacités (…). Le cerveau humain est une hiérarchie complexe de systèmes complexes, mais pas à un niveau qui dépasserait ce que nous sommes déjà capables de gérer. Notre intelligence humaine est basée sur des processus calculatoires que nous apprenons à comprendre. A terme, nous multiplierons nos capacités intellectuelles en appliquant et étendant les méthodes de l’intelligence humaine grâce aux capacités largement supérieures des systèmes de calcul non biologiques. Bien que la singularité ait plusieurs visages, sa conséquence la plus importante est la suivante : notre technologie égalera, puis excédera le raffinement et la subtilité de ce que nous considérons comme les meilleurs attributs humains. Je fixe la date de la singularité – une transformation profonde et disruptive des capacités humaines – à 2045. L’intelligence non biologique créée cette année-là sera un milliard de fois plus puissante que toute intelligence humaine actuelle. La singularité représentera le point culminant de la fusion de nos intelligences et existences biologiques avec notre technologie. Il en résultera un monde toujours plus humain, mais qui transcende
DENIS ALLARD/RÉA
une des bibles de ma génération. L’équipe a publié plusieurs numéros du Whole Earth Catalog, et, quand elle est arrivée au bout de l’aventure, elle a publié un dernier numéro. Sur la quatrième de couverture du dernier numéro était écrit : « Restez affamés, restez dingues. » C’était son message d’adieu. Restez affamés. Restez dingues. Et je me le suis toujours souhaité. Maintenant que vous obtenez votre diplôme, que vous prenez un nouveau départ, c’est ce que je vous souhaite. Restez affamés. Restez dingues.
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« Je fixe la date de la transformation profonde et disruptive des capacités humaines à 2045. »Ray Kurzweil
RICK FRIEDMAN/« THE NEW YORK TIMES »/REDUX/RÉA
nos racines biologiques. Il n’y aura de distinction, post-singularité, ni entre homme et machine, ni entre réalité physique et virtuelle. L’intelligence qui émergera continuera à représenter la civilisation humaine, qui est déjà une civilisation homme-machine. En d’autres termes, les machines futures seront humaines, même si elles ne sont pas biologiques. Il s’agit de la prochaine étape de l’évolution, le prochain changement de paradigme au plus haut niveau, le prochain niveau d’indétermination. Finalement, nous serons en capacité de connecter notre processus mental à un support de calcul plus adapté. Alors, nos esprits ne seront plus forcés de rester si petits.
Le prophète. Ray Kurzweil a été qualifié de « suprême machine à penser » par le magazine « Forbes ». Il a rejoint Google en 2012 comme directeur de l’ingénierie.
SAM ALTMAN NOTRE CERVEAU SE LIMITE À QUELQUES ALGORITHMES Le président de l’accélérateur de start-up YCombinator veut ouvrir la recherche sur l’intelligence artificielle. Selon lui, ce que nous appellons « créativité » ou « intelligence » ne serait le fruit que de quelques algorithmes. Extraits de « Machine Intelligence », posté sur son blog le 25 février 2015. Le développement d’une intelligence surhumaine est probablement la plus grande menace pour l’existence de l’humanité. D’autres menaces finiront sans doute par se concrétiser (par exemple l’émergence d’un virus avec une longue période d’incubation et un fort taux de mortalité) mais il est peu probable qu’elles détruisent tous les humains de la même manière que l’intelligence artificielle pourrait le faire un jour. (...) Les machines intelligentes n’auront sans doute rien à faire de l’être humain. (…) Mais elles l’élimineront pour se protéger comme nous nous lavons
TEXTES SÉLECTIONNÉS PAR GUERRIC PONCET ET HÉLOÏSE PONS. TRADUCTION DE L’ANGLAIS PAR YVAIN PONCET.
les mains non pour tuer les bactéries et les virus, mais tout simplement pour nous en protéger. (...) En se retournant sur les quarante dernières années, il est difficile de penser que dans les quarante prochaines années nous n’aurons pas atteint un niveau de développement un peu fou. Il y a quarante ans, nous avions Pong. Aujourd’hui, les ordinateurs battent les humains dans la plupart des jeux et la réalité virtuelle est si avancée qu’on a du mal à distinguer le virtuel du réel. (...) Il est probable que la créativité et ce que nous pensons être l’intelligence humaine ne sont que le fruit d’un petit nombre d’algorithmes qui opèrent avec une forte puissance de calcul. En réalité, plusieurs chercheurs sur le néocortex pensent qu’il y a un seul algorithme pour toute l’intelligence. STEPHEN HAWKING, ELON MUSK, STEVE WOZNIAK… MANUEL DE BONNE CONDUITE DES ROBOTS Plusieurs milliers de chercheurs et personnalités, dont le célèbre astrophysicien Stephen Hawking, ont lancé en juillet 2015 une pétition pour l’interdiction des armes offensives autonomes, ou « robots tueurs ». Elon Musk (Tesla, SpaceX) et le confondateur d’Apple Steve Wozniak l’ont aussi signée. Les armes autonomes choisissent et attaquent leurs cibles sans intervention humaine. La technologie d’intelligence artificielle (IA) a atteint un niveau auquel le déploiement de ces systèmes n’est qu’une question d’années, pas de décennies. Les enjeux sont considérables : on a décrit les armes autonomes comme étant la troisième révolution militaire, après la poudre à canon et les armes atomiques. Aujourd’hui, l’humanité doit décider si elle laisse commencer la course globale à l’armement IA ou si elle l’empêche. Si une puissance militaire majeure se lance dans le développement d’armes IA, une course à l’armement globale est inévitable, et la finalité de cette trajectoire technologique est évidente : les armes autonomes deviendront les kalachnikovs de demain. Contrairement aux armes nucléaires, elles ne nécessitent aucun matériau onéreux ou difficile à obtenir. Ce ne sera qu’une question de temps avant qu’elles n’apparaissent sur le marché noir et entre les mains de terroristes, de dictateurs désireux d’exercer un meilleur contrôle sur leur population ou de seigneurs de guerre visant l’épuration ethnique. Les armes autonomes sont idéales pour perpétrer des assassinats, déstabiliser des nations, soumettre des populations et cibler un groupe ethnique particulier pour le tuer. Nous croyons que l’IA a un potentiel bénéfique immense pour l’humanité dans de nombreux domaines et que c’est cet objectif que cette discipline devrait viser. Nous souhaitons une interdiction des armes offensives autonomes dépourvues d’un contrôle humain significatif § Le Point 2345 | 17 août 2017 | 67
SCIENCES
La pyrale infernale Invasion. Venu d’Asie, ce parasite du buis dévaste jardins et forêts à une vitesse vertigineuse. Dernières nouvelles du front. PAR THOMAS MAHLER
«U
n fléau », « une guerre », « une horreur »… De mémoire de jardinier ou de forestier, on n’avait jamais vu pareil envahisseur. Chenille verte à tête noire, la Cydalima perspectalis, ou pyrale du buis, ne mesure que 4 centimètres, mais dépèce méthodiquement toutes les feuilles de buis, laissant sa victime comme brûlée. Dans les jardins à la française, où l’arbuste est le matériau idéal pour les broderies, c’est l’angoisse. En forêt, où l’on déplore des milliers d’hectares de buxaies (forêts où prédomine le buis) anéanties, c’est la désolation. Pauvre buis, qui fait déjà face à la menace de deux champignons parasites… Originaire d’Asie de l’Est, l’Attila de l’art topiaire s’est introduit en Europe par des voies commerciales, passager clandestin du buis
Une conquête foudroyante
En 2008
Départements concernés par la présence de la pyrale du buis (données partielles).
Sources : Christophe Brua, départements.
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d’ornement. Merci la mondialisation ! « Le problème, c’est que la pyrale est arrivée seule, sans auxiliaire [prédateur ou parasite capable de la réguler, NDLR], soupire Elisabeth Tabone, responsable, à l’Inra, du laboratoire Biocontrôle à Antibes. En 2008, la pyrale, ayant traversé le Rhin, est repérée en Alsace. Depuis, elle a colonisé près de 80 départements. « Le dendroctone de l’épicéa a mis un siècle pour parcourir la France », note Vincent Didier, technicien forestier en Ardèche et correspondant observateur de la santé des forêts pour l’Office national des forêts. « La pyrale, elle, peut vous torcher un département en deux mois. » Le niveau de reproduction élevé de la pyrale explique son penchant pour le blitzkrieg. Devenu adulte, le papillon femme a deux semaines pour pondre jusqu’à 1 200 œufs. Trois générations peuvent ainsi se succéder en une année. En octobre, les dernières chenilles se mettent en diapause, se logeant dans des cocons de feuille et de soie pour résister à l’hiver. Avant, affamées, de se réveiller en mars et de reprendre le carnage. Bien que non urticante, la pyrale représente une double peine pour les humains : devenus adulte, les papillons blanc et marron, attirés par la lumière la nuit, perturbent les dîners en terrasse,
En 2012
69
milliards d’euros par an
c’est l’impact sur l’économie mondiale des insectes envahissants, selon une étude menée entre autres par Franck Courchamp, directeur de recherche au Laboratoire d’écologie, systématique et évolution (université Paris-Sud, CNRS et AgroParisTech). En comparaison, le coût des ouragans est estimé à 23 milliards d’euros par an.
s’invitent dans les maisons et assaillent les pare-brise. Une plaie, on vous dit. Responsable des splendides jardins du manoir d’Eyrignac (Dordogne), Laurent Chabane gère 3 hectares de sculptures végétales, dont un tiers en buis. Une citadelle assiégée au milieu de 200 hectares de forêt où le buis sauvage a été décimé. La première attaque remonte à 2013. « Normalement, en mars-avril, les buis deviennent vert clair, mais là ils sont redevenus vert foncé, car la pyrale mange les jeunes pousses et ne laisse que celles de l’an passé. » Le jardinier et ses équipes ont d’abord tenté de détruire les intrus à la main sans parvenir à les éradiquer. Depuis, Laurent Chabane est incollable sur l’arsenal biologique à employer, se refusant à utiliser des insecticides chimiques. Première munition : le Bacillus thuringiensis, ou Btk, une bactérie qui provoque la corrosion de la paroi intestinale des chenilles, les empêchant, au bout de quelques heures, de s’alimenter. « Le soir, après le départ des visiteurs, on utilise des pulvérisateurs à buse très fine avec 5 ou 6 bars de pression pour que le produit reste à l’intérieur de la haie, car, si vous ne traitez que les parties superficielles, vous aurez des dégâts. » Encore faut-il bombarder au bon moment. D’où les pièges à phéro-
En 2017
BERNARD HAMANN/« L’ALSACE »/PHOTOPQR/MAXPPP LAURENT THEVENOT/« LE PROGRES »/PHOTOPQR/MAXPPP
Avant Après
mones, un traquenard sexuel qui capture les papillons mâles effectuant leur vol nuptial pour aller féconder les femelles. Quand il constate un pic de reproducteurs pris au piège, Laurent Chabane attend dix jours, le temps de l’éclosion des œufs. La fastidieuse pulvérisation de Btk est effectuée quatre fois dans l’année. « En théorie, il y a un premier vol nuptial, selon les températures, début juillet, un deuxième avant septembre, et un troisième en octobre-novembre s’il fait
Blitzkrieg.Chenille verte à tête noire, la « Cydalima perspectalis » mesure 4 centimètres à peine. Cette espèce peut saccager un département en deux mois.
doux. Et il faut aussi traiter au moment où les chenilles qui hivernent se réveillent, en mars, car elles ont alors très faim. » Minuscules guêpes d’environ 0,5 millimètre, les trichogrammes sont une parade possible. Les femelles pondent dans les œufs des pyrales, empêchant la naissance des chenilles. Il faut donc installer dans le buis, à intervalles réguliers, des diffuseurs de trichogrammes et laisser faire ces petits missiles à tête chercheuse.
Contrairement à Vaux-le- Vicomte, qui vit un cauchemar depuis trois ans, Versailles, avec ses dizaines de kilomètres de haies, n’a pour l’instant subi que des escarmouches. « On a la baraka, mais ça peut arriver très vite », s’inquiète son jardinier en chef, Alain Baraton. « Nous sommes déboussolés. On pensait que seuls les buis à petites feuilles étaient massivement attaqués, mais ce n’est plus le cas. » Comme ailleurs, on songe à remplacer le buis par un houx à petites feuilles, … Le Point 2345 | 17 août 2017 | 69
SCIENCES en sachant que cette plante sera moins durable et qu’il faut plus d’efforts pour la tailler. « Un certain nombre de professionnels prétendent avoir développé des variétés de buis plus résistantes, mais aucune n’est immunisée », assure Alain Baraton. Si, dans les jardins, la lutte fait rage, en forêt c’est tout bonnement la débâcle. Un traitement par hélicoptère ? Trop cher, trop risqué pour l’environnement, et de toute façon parfaitement inutile, les buis étant hors d’atteinte en sous-bois. Après la Drôme l’année dernière, l’Ardèche voisine est en train de se défolier à une vitesse vertigineuse. « Entre mi-juin et fin juillet, la pyrale a parcouru la moitié du département, ne laissant pas une feuille, constate Vincent Didier. C’est déprimant pour un forestier de savoir qu’elle va arriver, qu’elle va tout ravager, et qu’on ne peut rien faire. »
…
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A la sortie de l’hiver (1) et après deux à trois semaines au stade chenille, la pyrale du buis tisse un cocon entre les feuilles (2). Elle sort sous forme de papillon adulte et vient pondre jusqu’à 1 200 œufs par femelle, déposés sur la face inférieure des feuilles de buis (3, 4 et 5). Elle prolifère très rapidement avec deux ou trois générations par an. La dernière génération (6) passe l’hiver sous forme de chenille, dans des cocons, jusqu’au printemps.
plus rien à consommer. Sauf que le gros des troupes avance. D’ici trois ou quatre ans, elles seront à la mer », note le forestier Vincent Didier. Sur le front, on s’échange des nouvelles alarmantes. Même réduit à l’état de squelette, le buis peut théoriquement repousser.
Le seul espoir est que la pyrale soit victime de sa propre politique de la terre brûlée. 70 | 17 août 2017 | Le Point 2345
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Mais, souvent, l’invasion est telle que les chenilles s’attaquent aussi à l’écorce. Pour mesurer le taux de mortalité des buis et étudier leur résilience, le Département de la santé des forêts a mis en place un réseau de placettes (sites d’observation) sur cinq ans. Laurent Chabane a, lui,reçu des photos où on voit des pyrales s’attaquer à des fusains et à des noisetiers. « Si elles sont capables de s’adapter, rendez-vous compte de la catastrophe ! » Quelles conséquences pour l’écosystème ? Des études ont montré qu’avec le dessèchement des branches de buis, la pyrale aggravait le risque de feu. Mais, maigre consolation, l’incendie serait moins violent, faute de matières premières laissées par l’ogre miniature. « Dans les forêts en pente comme en Ardèche, le buis est aussi utile pour retenir les terrains. S’il meurt, on peut imaginer des phénomènes d’érosion. Et cela aura des conséquences sur la faune, le sanglier, notamment, aimant se cacher dans ces arbustes », complète Vincent Didier. La nuit, le jardinier Laurent Chabane fait des cauchemars. Il imagine que des milliers de chenilles envahissent son jardin historique, reproduisant les scènes à la « Alien » auxquelles il a assisté dans les bosquets sauvages des alentours. « On est décidés à se battre, mais on est aussi réalistes. On deviendra peut-être un sanctuaire pour le buis, et seuls quelques jardins résisteront… » §
XAVIER VILA/SIPA
Le cycle biologique de la pyrale
Septem
Cauchemar. Les chercheurs tentent de trouver le remède miracle en milieu naturel. Depuis 2014, le programme national SaveBuxus expérimente des solutions de biocontrôle de la pyrale. A l’Inra, Elisabeth Tabone fait passer un casting à des auxiliaires autochtones susceptibles de réguler la bête. « Le problème, c’est que le buis contient des substances toxiques alcaloïdes qui ont une action paralysante. Les larves de pyrale s’en nourrissent et deviennent toxiques elles aussi pour leurs potentiels prédateurs, ce qui rend la tâche plus compliquée. » En cas d’échec, on pourrait envisager une importation d’auxiliaires d’Asie, après avoir vérifié qu’on ne risque pas de perturber l’écosystème. « Mais on n’en est pas encore là », précise Elisabeth Tabone. Pour l’instant, paradoxalement, le seul espoir est que la pyrale soit victime de sa propre politique de la terre brûlée. « Là où elles ont tout défolié, on constate un effondrement des populations, car les pyrales n’ont
Double peine. Après avoir détruit le buis, la chenille se transforme en papillon. Quand ils volent en colonie, ceux-ci pertubent le dîner et la conduite.
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CULTURERENTRÉE LITTÉRAIRE
Colson Whitehead, le Pulitzer post-Trump Barack Obama et Oprah Winfrey ont favorisé le succès de ce roman sur l’esclavage (désormais) multirécompensé. PAR JULIE MALAURE
L
es prix littéraires ne sont pas une science exacte. Il y a les prix surprises, qui vous prennent par-derrière sans que personne voie rien venir (Bob Dylan). Et puis il y a ceux sur lesquels on peut parier des mois en amont – que l’on sent arriver telle une onde sismique. Colson Whitehead est de ceux-là. En l’espace de quelques mois, l’écrivain de 47 ans a raflé les deux plus prestigieuses récompenses américaines. A l’automne 2016, le National Book Award, et, au printemps 2017, le prix Pulitzer. Deux formidables distinctions décernées à « Underground Railroad », un roman qui n’hésite pourtant pas à écorner l’image d’une nation qui s’est construite sur la violence de l’esclavage. L’histoire raconte la fuite de Cora, une jeune esclave née dans une plantation de coton, en Géorgie, avant la guerre de Sécession. Avec un autre esclave, Caesar, ils cherchent à gagner le nord, sorte de zone libre fantasmée, où ils pourront vivre libres. Cette odyssée sur rails, à la fois historique et allégorique, s’effectue le long d’un chemin de fer souterrain clandestin. Elle explore l’ancrage de la brutalité dans les mécanismes de la servitude, confronte la pensée noire à la pensée blanche au moment où l’abolitionnisme commence à se propager. Un roman qui rappelle la violence insoutenable du quotidien des esclaves, que l’auteur new-yorkais a pris soin de mettre en relief et dont Oprah Winfrey, la papesse des médias, s’est fait l’écho. 72 | 17 août 2017 | Le Point 2345
La série télé sur les rails
C’est Barry Jenkins, le réalisateur du film à succès « Moonlight », qui rafle la mise de l’adaptation en série pour Amazon de « The Underground Railroad », le bestseller de Colson Whitehead (plus de 800 000 exemplaires vendus aux EtatsUnis). Séduit de longue date par l’anticonformisme des romans de Whitehead, Jenkins a salué, lors de l’annonce à la presse, le « travail novateur » et le « respect de l’Histoire » de l’écrivain.
Diplômé de Harvard. Pour Colson Whitehead, c’est un pur hasard de calendrier. On rencontre l’écrivain aux dreadlocks chez son nouvel éditeur français, Albin Michel : « Evidemment, depuis les événements de Ferguson, les gens ont pris conscience de la brutalité des actions policières, dans certains Etats, envers les personnes de couleur noire. L’élection de Trump entérine la suprématie blanche. » Mais, dans son esprit, son livre est « assez déconnecté » de l’actualité. Ce roman animé par la volonté d’« explorer les différents aspects de l’Histoire américaine, la liberté et la servitude », était en gestation depuis le deuxième roman de Colson Whitehead, « Ballades pour John Henry ». Il s’est ensuite mis « peu à peu » à « imaginer des centaines de kilomètres de tunnel et l’idée que chaque gare puisse symboliser un Etat, une possibilité d’existence pour Cora et Caesar ». Au total, l’ex-journaliste, passé par l’enseignement de creative writing à Princeton, a signé cinq autres romans avant celui-ci. Des œuvres souvent drôles, parmi lesquelles on compte les tribulations d’un joueur de poker et un roman autobiographique sur l’adolescence dans la middle-class noire, …
SUNNY SHOKRAE/« THE NEW YORK TIMES »/REDUX/RÉA
Le coup de pouce d’Oprah, l’été dernier, qui a conseillé la lecture de ce livre en pleine campagne présidentielle, allume l’étincelle d’un succès qui va se répandre comme une traînée de poudre. Les journaux, les télés prennent le relais, jusqu’au climax des prix littéraires. D’autant que l’Amérique qui lit des romans se réveille avec la gueule de bois au lendemain des élections. Même Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis, auréolé par son statut de sortant, a inscrit ce roman sur sa sélection de livres à lire. Avec le triomphe d’« Underground Railroad », c’est comme si l’Amérique et notamment ses plus de 43 millions de Noirs ressentaient le besoin de s’identifier à l’histoire de ces personnages après le choc anaphylactique de l’arrivée de Trump.
Allégorie. Colson Whitehead, chez lui à New York en juillet 2016. « Underground Railroad » raconte l’odyssée d’un jeune couple d’esclaves.
CULTURERENTRÉE LITTÉRAIRE comme la sienne. Il est né à Manhattan et diplômé de Harvard. Ou encore « Zone 1 », son roman précédent, étonnant par son ancrage dans la popculture. Une dystopie post-apocalyptique aux accents survivalistes, qui campe des zombies mangeurs d’hommes et des survivants en quête d’asile – d’un autre « Nord » où vivre en paix. L’instinct grégaire, la survie, on retrouve l’ambiance de « La route » de Cormac McCarthy, avec un peu du frisson des vieux Stephen King, mais aussi un petit goût de neuf, puisque « Zone 1 », paru aux Etats-Unis en 2011, est arrivé en pleine explosion de la série « The Walking Dead ».
…
Parallèle. Le roman se réfère à Harriet Jacobs (en haut), qui a vécu sept ans dans un grenier. Colson Whitehead avait également à l’esprit l’histoire d’Anne Frank (en bas).
Sept titres sur les rayons
2003 « L’intuitionniste » (Gallimard) 2005 « Ballades pour John Henry » (Gallimard) 2008 « Apex » (Gallimard) « Le colosse de New York. Une ville en treize parties » (essai, Gallimard) 2014 « Sag Harbor » (Gallimard) « Zone 1 » (Gallimard) 2017 « Underground Railroad » (Albin Michel)
Homère et Gulliver. Ce goût pour l’imaginaire refait surface dans « Underground Railroad ». Il y a d’abord l’histoire vraie, celle du réseau d’exfiltration des esclaves noirs, « organisé en échange d’argent, précise Colson Whitehead. Mais c’est le chemin de fer souterrain (l’underground railroad du titre) qui a fait germer l’idée de cette intrigue dans mon esprit, explique-t-il. L’expression est venue des maîtres qui se réveillaient surpris de découvrir leur esclave parti, et s’exclamaient : “Il a pris l’underground railroad !” » : « Quand on est un enfant, et que les professeurs nous enseignent cela, vous visualisez un genre de métro qui emporte au loin les esclaves. » Ce « loin », dans le roman, ce sont les Etats de la Géorgie, la Caroline du Sud et du Nord, le Tennessee et l’Indiana. Colson Whitehead y ajoute la structure du voyage, calquée sur le modèle d’Homère ou du Jonathan Swift des « Voyages de Gulliver ». Dans cette aventure à prendre au « sens allégorique », précise le romancier, on trouve, en guise de cyclope ou de sirènes, un chasseur d’es-
« Underground Railroad », de Colson Whitehead, traduit de l’anglais (américain) par Serge Chauvin (Albin Michel, 416 p., 22,90 €). A paraître le 23 août.
EXTRAIT
« Avant que sa part d’esclave ne rattrape sa part humaine » Chester avait bousculé [son maître]. [Il] se prosterna en gémissant devant l’homme blanc. « Pardon, maître ! Pardon, maître ! » La canne s’abattit sur son épaule et son crâne, encore et encore. Le garçon hurlait, recroquevillé au sol, sous la pluie de coups. (…) Un sentiment puissant s’empara de Cora. Elle n’en avait pas connu l’emprise depuis des années. Elle avait vu des hommes pendus à des arbres, abandonnés aux buses et aux corbeaux. Des femmes entaillées jusqu’à l’os par le fouet à lanières. Des corps vivants ou morts, mis à rôtir sur des bûchers. Des pieds tranchés pour empêcher la fuite, des mains coupées pour mettre fin au vol. Elle avait vu
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des garçons et des filles plus jeunes que cet enfant se faire rouer de coups, et elle n’avait rien fait. Ce soir-là de nouveau, ce sentiment envahit son cœur. Il prit possession d’elle, et avant que sa part d’esclave ne rattrape sa part humaine elle se penchait sur le jeune garçon pour lui faire rempart de son corps. Elle enserra la canne comme un homme du bayou agripperait un serpent, et vit l’ornement du pommeau. Le loup d’argent aux crocs d’argent, toutes babines retroussées. Et puis la canne lui échappa. S’abattit sur son crâne. S’abattit encore, et cette fois les crocs d’argent lui g riffèrent les yeux et son sang éclaboussa la poussière §
DR - PICTURE ALLIANCE/RUE DES ARCHIVES
« Je ne suis pas inquiet pour la liberté, c’est un pays raciste qui est toujours raciste », réplique Colson Whitehead à propos de Trump.
claves et une illuminée qui rêve de missions en Afrique et cache Cora dans la soupente de la maison. « Cela fait référence à une esclave célèbre, Harriet Jacobs, explique Colson Whitehead. Après avoir fui son maître, elle a vécu sept ans cachée dans un grenier avant de passer au nord. » L’auteur avait également à l’esprit l’histoire d’Anne Frank. Le roman, par maints aspects, permet un parallèle avec l’histoire de l’Allemagne nazie. « Il suggère que le statut de la femme esclave est sans doute le degré le plus terrible de l’esclavage, parce que cela suppose avoir des enfants, et que ces enfants feront à leur tour des enfants, et donc toujours plus d’argent, pour les maîtres. » Est-ce la raison pour laquelle Cora part en quête de liberté, au mépris du danger qui la condamne à mourir si elle échoue ? Colson Whitehead assimile cette audace à une forme de folie, un geste « suicidaire », tout en inscrivant l’idée d’une fuite inéluctable dès l’incipit – semblable à celui du roman « Aurélien », d’Aragon : « La première fois que Caesar parla à Cora de s’enfuir avec lui vers le nord, elle dit non. » On s’inquiète alors de savoir si l’arrivée de Trump au pouvoir jette une ombre nouvelle sur cette liberté si chèrement acquise. Colson Whitehead réplique : « Je ne suis pas inquiet pour la liberté, c’est un pays raciste qui est toujours raciste. » Mais Donald Trump, comme Barack Obama, ne pourrait-il pas s’émouvoir de la lecture d’« Underground Railroad » ? Whitehead, inflexible, nous renvoie dans les cordes : « Ce serait donner de la confiture à un cochon. » Fin du round §
CULTURERENTRÉE LITTÉRAIRE
Le cas Deville L’auteur de « Peste et choléra » raconte dans « Taba-Taba » son enfance et l’histoire de sa famille, autant que celle de la France. Un livre qu’il prépare depuis cinquante ans. PAR VALÉRIE MARIN LA MESLÉE
«L
e lazaret où j’ai grandi, c’est par là, au-delà du pont », indique Patrick Deville. Le bassin de Saint-Nazaire, sa ville natale, est le port d’ancrage de l’écrivain entre deux de ses périples et le centre du magnifique roman qu’il publie en cette rentrée littéraire, « Taba-Taba ». Il aurait pu le sous-titrer « Oublier le lazaret », ce lieu de mise en quarantaine fondé en 1862 et devenu hôpital psychiatrique après la guerre. Né en 1957, Deville y a passé les huit premières années de sa vie : son père dirigeait l’établissement. Une enfance au milieu des « fous », et surtout près de l’un d’entre eux. Le petit garçon entonnait de concert avec lui, qui n’avait plus que deux syllabes à la bouche, une mystérieuse litanie : « tabatabataba-tabatabataba » – que Deville, cinquante ans plus tard, réentonne devant vous, une cigarette à la main. « C’est ce rythme de l’alexandrin que j’ai à l’oreille depuis l’enfance, c’est plus beau encore sans paroles, avec la coupure parfaite à l’hémistiche marquée par le balancement du buste », celui du compagnon amnésique devenu ici personnage littéraire sous le diminutif de Taba-Taba. Deville, lui, est un hypermnésique qui se « soigne au vin blanc », sourit-il devant son quincy. Il avoue qu’il n’a toujours pas réussi à emmener au lazaret (ou ce qu’il en reste) la femme qu’il aime, Véronique Yersin, descendante d’Alexandre Yersin, le découvreur du bacille de la peste et héros de « Peste et choléra », prix Femina 2012 . Il faut dire que le « petit pêcheur de crevettes », comme il se nomme dans son roman le plus personnel, n’a pas que de bons souvenirs du lieu de son enfance. Une malformation de la hanche lui valut, à 3 ans, de rester un an et demi « dans une coquille », condamné à une immobilité qui aurait pu être définitive. Est-ce parce qu’il fut « prisonnier du plâtre et du lazaret » que l’écrivain développa par compensation une « pathologie de la bougeotte » ? Il en émet l’hypothèse Racines. Patrick Deville à Saint-Nazaire, le 10 juillet, où il a écrit une partie de « Taba-Taba » et où il fêtera en novembre les 30 ans de la Maison des écrivains et des traducteurs étrangers, qu’il dirige. 76 | 17 août 2017 | Le Point 2345
PHOTOS AUGUSTIN LE GALL/HAYTHAM-RÉA POUR LE POINT
dans ce livre bouleversant. « Je le prépare depuis cinquante ans. » Et il lui a tout donné, sans pour autant se départir dans l’écriture du ton élégamment narquois de celui qui parcourt le vaste monde en quête d’histoires collectives et singulières mêlées, depuis « Pura Vida » (2004), en Amérique centrale. Vinrent ensuite « Equatoria », en Afrique, « Kampuchéa » et « Peste et choléra » en Asie, puis « Viva » au Mexique. Autant de pièces d’un ensemble plus vaste, programmé en douze volumes, sous le titre « Sic transit ». Autant de romans sans fiction situés entre l’année 1860 et aujourd’hui, « avec ces chapitres brefs, où je peux passer d’un genre à l’autre, épique, poétique, biographique, journaliste… ». Trésor familial. « Taba-Taba » dit tout de sa vocation littéraire. « Je suis devenu écrivain à l’âge de 7 ans en recopiant “Les travailleurs de la mer”, de Hugo, que j’avais vu au théâtre du lazaret. » Chez Deville, l’art poétique et la patiente détermination impressionnent. Personnages, lieux, faits, tout est documenté pendant des années de préparation. Puis, sur les lieux mêmes, en deux mois d’enfermement halluciné, il écrit ses livres. Il lui en a fallu davantage pour le dernier-né – la peur, peutêtre, de visiter les siens. Sixième livre du cycle, « TabaTaba » raconte l’histoire de sa famille et de son pays, toujours à l’aune de l’histoire mondiale. Ce « roman français » (son titre de travail) avait déjà sa place au centre exact d’une architecture programmée de longue date. Et s’il savait que sa tante paternelle, Monne, dont il fait un merveilleux portrait, avait conservé les archives familiales, il était loin de se douter de leur fabuleux contenu ! A la mort de Monne, en 2013, il découvre 3 mètres cubes de papiers remontant au second Empire : journaux, livres de comptes, correspondance… Après avoir rempli le coffre de cette documentation inespérée, il sillonne l’Hexagone en voiture sur les traces de trois générations de Français, et piste en parallèle celles que la France a laissées dans le vaste monde. Deville remonte l’arbre
Ancrage. « Je suis devenu écrivain à l’âge de 7 ans en recopiant “Les travailleurs de la mer”, de Hugo, que j’avais vu au théâtre du lazaret, animé par mon père », confie Patrick Deville.
généalogique et raconte l’arrivée de son aïeule venue d’Egypte (1858), qui épousera un hussard de la République. Il raconte les deux guerres mondiales de l’intérieur : son grand-père le gymnaste n’échappa à aucune, son père prit le maquis à 17 ans au lieu de passer son bac. Leurs lettres sont poignantes. « Je ne savais pas ce que je trouverais dans ces archives. Cela a complètement bouleversé le livre, qui comporte beaucoup plus de risque intime que d’autres. » L’écrivain interroge aussi ce qu’est le « peuple » français, jusqu’au Mali actuel. « On ne peut pas écrire sur la France de 1917 sans écrire sur le Mali, où elle est à la tête des opérations militaires. Je voulais rencontrer ces gamins de Barkhane. » Deville explore mémoires personnelle et mondiale, regard en orbite et cerveau saturé d’informations. Lesquelles ne mettent pas l’écrivain sur le chemin du « droit à la déconnexion », tant il ne vit quasi que pour achever son grand œuvre, « Sic transit ». Il court après le temps, sa valise pour le Brésil est déjà bouclée, car le prochain roman sera l’« amazonien », dit-il, lui qui, enfant, rêvait déjà d’« épuiser l’atlas ». En attendant, le « vieil enfant » pas si vieux, 59 ans, sera à Saint-Nazaire, ville cosmopolite et littéraire, pour fêter, après la sortie de son « Taba-Taba », les 30 ans de la Maison des écrivains et des traducteurs étrangers (MEET), qu’il dirige, avec des rencontres tournées « vers l’avenir ». Trente ans le séparent aussi de son premier roman (éd. de Minuit). Et l’on ne voit pas ce qui pourrait émousser sa foi « immense en la littérature, qui peut tout » § « Taba-Taba », de Patrick Deville (Seuil, 432 p., 20 €). Parution le 17 août.
EXTRAIT DE « TABA-TABA » Repères
14 décembre 1957 Naissance à Saint-Brévin. 1980 Départ pour le Moyen Orient (attaché culturel). 1987 « Cordon bleu » premier roman (Minuit). 1988 « Longue vue » (Minuit). 2000 Directeur littéraire de la MEET. 2004 « Pura Vida » (Seuil). 2011 : « Kampuchéa » (Seuil). 2012 : « Peste et choléra » (Seuil), prix Fnac, prix Femina. 2014 « Viva » (Seuil).
« Comme une malédiction de Toutankhamon » « Les anciens souvenirs sont chimiquement les plus stables. Concrétions de protéines au fond de l’hippocampe. Dès que je fermais les yeux, une gymnastique associait un son à une couleur ou une odeur et je visitais le lazaret. La porte monumentale et l’aile humide en enfilade. La fenêtre de la cuisine sur l’estuaire où passaient les navires. La cour pavée et les marches où s’asseyait dès le matin Taba-Taba. Tout autour le chemin de ronde où marchait le cheval attelé au tombereau. J’ignorais ce que ces lieux avaient pu devenir depuis cinquante ans. Puis Monne (…) était morte, deux ans plus tôt, en mars 2013, dans ce lazaret (…). (Elle) laissait derrière elle tout un fourbi, (…) d’où j’avais extrait puis conservé, sans les compulser, 3 mètres cubes d’archives accumulées comme une injonction, et même, je m’en apercevrais, comme une malédiction de Toutankhamon, lorsque j’y découvrirais éparpillées d’assez nombreuses munitions de guerre non percutées, qui auraient pu déchiqueter quiconque se serait avisé de jeter tout cela au feu. » Le Point 2345 | 17 août 2017 | 77
CULTURERENTRÉE LITTÉRAIRE
L’écrivain signe son « Education sentimentale » : un livre monstre autour d’un désarroi amoureux.
Rapport sur lui. Grégoire Bouillier, un retour étourdissant.
« Quand bien même il faut bien que nous succombions un jour à un être qui se met à incarner toute notre illusion amoureuse, j’étais allé au bout de la mienne. » « Le dossier M »
PAR SOPHIE PUJAS
C
’est l’un des livres les plus démesurés et les plus enthousiasmants de cette rentrée. Voilà plus de dix ans qu’on était sans nouvelles littéraires de Grégoire Bouillier, l’auteur de deux récits autobiographiques brefs et électrisants : « Rapport sur moi » (prix de Flore, Allia, 2002) et « L’invité mystère » (Allia, 2004). Il revient avec « Le dossier M », où il consacre près de 900 pages à une histoire d’amour avortée. Et ce n’est que le premier tome, la sortie du « livre 2 » étant prévue pour janvier 2018… « Je n’étais évidemment pas parti pour écrire 2 000 pages ! raconte-t-il, entre exaltation et angoisse, à la veille de la publication de cette aventure monstre. Je n’ai rien prémédité. Mais c’est comme Ulysse : ce n’est pas lui qui décide de son voyage, mais les dieux, les vents… Je n’ai fait qu’aller là où le récit m’emmenait, dans un état plutôt halluciné. “Dossier”, c’est presque l’anagramme d’“Odyssée”. »
78 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Si le livre passionne et sidère, c’est qu’il fait le pari de tout raconter, avec une verve et une émotion rares. La romance manquée, bien sûr, mais aussi les raisons intimes de cette déroute et ses conséquences désastreuses sur d’autres personnes, ainsi que tout ce qui a construit le narrateur au fil du temps. « Les histoires d’amour se contentent souvent de suivre un fil sentimental avec quelques péripéties, analyse-t-il. Mais ce n’est pas ça, une histoire d’amour ! Je voulais raconter aussi des choses pas forcément très glorieuses, par exemple quel bordel c’est, de quitter quelqu’un… Dans les livres, on trouve surtout le point de vue de celui qui est quitté… » L’ombre de « L’éducation sentimentale » de Flaubert plane sur ce livre ; mais Grégoire Bouillier consacre aussi des pages très drôles à l’influence de Zorro sur la psyché amoureuse ou à la disparition surprise de la mère de Lolita dans le roman de Nabokov. « C’est un livre dans lequel je paie mes dettes, que ce soit avec Perec, Le Club des cinq ou Coltrane », résume-t-il. On passe du lyrique au badin, du récit bouleversant de la mort de la mère du narrateur à des considérations réjouissantes sur la façon dont une fille craque une allumette, qui peut vous indiquer si elle est la femme de votre vie (on laissera la surprise au lecteur). La digression éclairante et un esprit primesautier sont la règle. « Que retient-on d’un livre ? écrit-il. Une ou deux phrases qui nous sautent soudain au visage, une ou deux phrases, et c’est déjà bien beau ? Une ou deux phrases qui passent directement dans notre langage courant, pour ne pas dire dans nos veines ? Une ou deux phrases qui s’enfuient avec nous, comme si nous étions leur butin ? » Ce n’est pas un roman. Grégoire Bouillier tient à le dire, lui qui rejette le terme d’autofiction. « Je pense qu’il faut se coltiner la réalité. Il y a même urgence. » Quitte à ce que les sujets de ses livres puissent s’y reconnaître – « L’invité mystère » évoquait sa liaison avec Sophie Calle, que le lecteur croisera aussi dans ce nouveau livre, sous un masque transparent. « Ce qui m’intéresse n’est pas d’incriminer les gens, et je ne pense pas une seconde que la littérature ait tous les droits. Ce qui m’importe, c’est de montrer à quel point nous vivons dans une fiction, à quel point il se passe des choses insensées dans la vie et, donc, je suis forcé de raconter la vérité, même si c’est biaisé par les mots et par mon point de vue. C’est la réalité, le défi. » Même s’il n’a rien d’une thérapie (« Il vaut mieux guérir avant d’écrire », avance Grégoire Bouillier), ce livre fou lui a permis de clore une décennie noire. « Je ne referai plus jamais un truc pareil. Ce livre m’a rendu à la fois vulnérable et plus fort. Grâce à lui, j’ai enterré cette histoire d’amour, je lui ai fait un beau mausolée, et elle me laisse en paix. » § « Le dossier M. Livre 1 », de Grégoire Bouillier (Flammarion, 864 p., 24,50 €).
ASTRID DI CROLLALANZA
Grégoire Bouillier : « Quel bordel, de quitter quelqu’un ! »
Gabriële Buffet fut l’esprit libre que vénéraient Picabia, Apollinaire ou Duchamp. Ses petites-filles la font revivre. PAR JEAN-PAUL ENTHOVEN
« Que voulezvous, ma femme a un cerveau érotique, qui rend les hommes fous, à condition qu’ils soient très intelligents. » Extrait de « Gabriële »
U
ne créature de cette ampleur ne pouvait pas s’appeler Gabrielle, comme tout le monde. Non, il lui fallait un seul l et un tréma, afin de devenir la très unique « Gabriële » Buffet-Picabia (1881-1985), musicienne, esprit libre, épouse du peintre Francis Picabia, muse de Marcel Duchamp, d’Apollinaire, d’Arthur Cravan, d’Edgard Varèse, de Tzara, de Stravinsky et de plusieurs autres génies. A ces mérites non négligeables cette femme spéciale ajouta la grâce prospective de devenir l’arrière-grand-mère des talentueuses Anne et Claire Berest, qui, lancées dans le roman de leurs origines, ont voulu en savoir davantage sur cette aïeule à laquelle elles ne furent jamais présentées – bien que celle-ci ait eu le privilège de vivre jusqu’à 104 ans. Pourquoi ? Que cachait la légende escamotée de cette Gabriële ? Comment se libère-t-on d’une généalogie flatteuse et énigmatique ? Ce sont là
Compagnonnage. Francis Picabia, Gabriële Buffet-Picabia et Guillaume Apollinaire, en 1917. Ci-contre, Claire et Anne Berest (ici, en 2015), biographes de leur fantasque aïeule.
Maïeutique. Ah, ce Picabia ! Nous n’avions jusque-là, de lui, que ses toiles – dont le fameux « Caoutchouc » (1909), qui passe pour être le premier tableau qui ne représente rien et qui, de ce fait, inaugure l’histoire de l’art abstrait – et ne connaissions que son compagnonnage difficile avec Picasso. Le voici soudain ressuscité dans sa pleine et grandiose démence. Avec son tempérament bipolaire, ses yachts, ses collections de luxueuses automobiles, sa fécondité neurasthénique et joyeuse… Gabriële le rencontre en 1907 et aussitôt elle le prend en main, transforme sa manière de peindre, en produit la théorie, le « vend » à l’Amérique… Car cette femme au prénom androgyne est une virtuose de la maïeutique : elle accouche les autres, leur e xplique ce qu’ils doivent créer, de quelle « matière » ils doivent se servir. Entre Berlin, Barcelone, New York, Zurich et Paris, elle s’agita, tira les ficelles, tomba amoureuse, se fâcha, s’amusa. Dada, HenriPierre Roché et « Apo »(llinaire) surent la vénérer. Et « La mariée » de Duchamp, c’est elle… Une femme fatale ? Plutôt une muse. Une Muse absolue – qui, grâce à sa gracieuse descendance, vient enfin de faire ses premiers pas dans l’éternité § « Gabriële », d’Anne et Claire Berest (Stock, 440 p., 21,50 €). Parution le 23 août.
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 79
BHVP/ROGER-VIOLLET - LE SEGRETAIN/GETTY
Profession : muse
quelques-unes des questions auxquelles répond ce roman vrai. Avec, au passage, les fastes fulminants d’une pléiade d’artistes qui inventèrent rien de moins que notre modernité. Pour l’essentiel, cette Gabriële – moins vénéneuse que Lou Andreas-Salomé, moins fatale que Laure B ataille, moins belle que Lee Miller – avait, semble-t-il, la particularité d’incendier par la tête ceux qui l’approchaient. Son « cerveau érotique » émettait sans doute une longueur d’onde si singulière que chacun, à son contact, galopait vers sa propre création : le peintre peignait, le musicien composait, le poète versifiait… Ainsi, par ce don d’ensemencer les très intelligents qui faisaient son escorte, elle devint le pivot d’une société où on allait jeter les bases du cubisme, de l’orphisme, du surréalisme. Et, par-delà les têtes qu’elle incendia méticuleusement, rien n’est plus troublant, plus attachant, que son merveilleux duo d’amour fou avec l’extravagant Picabia – duo devenu trio quand Marcel Duchamp s’en mêla…
Le roman diabolique de Rondeau
L’Obs
L
Rentrée Littéraire
Robert Laffont Et aussi disponible en poche, son grand succès international, La Servante écarlate.
PAR MARC LAMBRON, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
e nouveau roman de Daniel Rondeau a la précision d’un mécanisme d’horlogerie. A partir de la préparation d’un attentat par des séides de Daech, il étoile son récit en une comédie humaine aux visages contrastés. Comment unir dans un même biotope romanesque un archéologue à La Marsa et un caïd du narcotrafic en milieu HLM ? Une ex-maîtresse de Kadhafi et un policier français hanté par son divorce ? Un agent turc et un jeune as de la finance ? Un roman, disait Flaubert, doit constituer une « savante rotation d’aspects ». « Mécaniques du chaos » est un roman rotatif. Il y a des conciliabules dans des bars maltais et des SUV roulant à travers le désert, des émirs captieux dans leurs redoutes tripolitaines et des gamins faisant le guet à l’entrée des cités. Il y a des drones, de la coke, des téléphones cryptés, mais l’archéologue-narrateur ne cesse de déchiffrer sous les ondes du djihad technologique la cartographie de très anciennes fractures orientales. C’est aussi un roman qui synthétise les couleurs de ce qu’il faut bien appeler une œuvre. Un romancier a le choix des armes : enfant du XXe siècle, Rondeau aura agencé ses polymorphies inté- Daniel Rondeau. rieures en variant le ton. Arpenteur de cités méditerranéennes CE GUERRIER DES MOTS dans ses portraits de villes, roman- EST UN PROTÉE. MAIS IL cier épique quand il signe « Dans Y A PLUS : SON REVOLVER la marche du temps » (Grasset), po- TIRE DES BALLES lémiste avec ses pamphlets sur Mit- MÉTAPHYSIQUES. terrand ou le Liban opprimé. Ici, un précipité d’écrits et de souvenirs – notamment ceux nés de son passage à Malte comme ambassadeur de France – l’a porté à ouvrager un thriller politique à la John le Carré. Cela suppose la maîtrise d’un clavier à registres pluriels : efficacité de l’intrigue, démultiplication des personnages et des lieux, art du contrepoint, distillation d’angoisses graduées. Rondeau possède ses gammes et le démontre à l’envi. Ce guerrier des mots est un Protée. Mais il y a plus : son revolver tire des balles métaphysiques. On sait combien la trame des grands romans d’espionnage est imprégnée de démonisme : il s’agit de lutter contre des formes séculières du Mal. Rondeau, familier des églises d’Orient et des cathédrales martyrisées de l’Est champenois, s’inscrit dans un champ de mines théologiques. Son ouvrage ne flattera guère l’angélisme des bien-pensants, tant il pointe les maléfices des nihilistes du terrorisme à cimeterre. Mais quand le réel a des cornes, les romanciers doivent le toréer. A chaque époque ses « Possédés » § « Mécaniques du chaos », de Daniel Rondeau (Grasset, 464 p., 22 €).
JEAN-FRANCOIS PAGA/LEEMAGE
« Diva des lettres à l’humour décapant, Margaret Atwood a tissé de sa plume audacieuse une œuvre magistrale. »
CULTURELIVRES
Les meilleures ventes de la Fnac Fnac/Le Point du 7 au 11 août 2017
Rang
Nombre de semaines de présence continue Genre
Classement précédent
Titre
Auteur
Editeur
1
R
Quand sort la recluse
Fred Vargas
Flammarion
1
2
R
La tresse
Laetitia Colombani
Grasset
2
13
3
R
Un appartement à Paris
Guillaume Musso
XO
4
20
4
R
Au fond de l’eau
Paula Hawkins
Sonatine
3
10
5
R
Celle qui fuit et celle qui reste (L’amie prodigieuse, 3)
Elena Ferrante
Gallimard
8
32
6
E
Le jour où les lions mangeront de la salade verte
Raphaëlle Giordano
Eyrolles
6
11
14
7
R
Vernon Subutex, tome 3
Virginie Despentes
Grasset
5
12
8
E
Sapiens. Une brève histoire de l’humanité
Yuval Noah Harari
Albin Michel
11
36
9
R
Fendre l’armure
Anna Gavalda
Le Dilettante
9
13
10
E
Votre cerveau est extraordinaire. 50 astuces de mentaliste qui vont vous changer la vie
Fabien Olicard
First
15
11
11
R
Le tour du monde du roi Zibeline
Jean-Christophe Rufin
Gallimard
12
19
12
R
Petit pays
Gaël Faye
Grasset
20
51
13
E
Le charme discret de l’intestin. Tout sur un organe mal aimé
Giulia Enders
Actes Sud
17
76
14
R
La dernière des Stanfield
Marc Levy
Robert Laffont
10
17
15
E
Libérez votre cerveau ! Traité de neurosagesse Idriss Aberkane pour changer l’école et la société
Robert Laffont
13
8
16
R
La ferme du bout du monde
Sarah Vaughan
Préludes
16
7
17
E
Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre
Fabrice Midal
Flammarion
18
5
18
R
Le tricycle rouge
Vincent Hauuy
Hugo Roman
24
7
19
E
Les guerriers de l’ombre
Jean-Christophe Notin
Tallandier
28
9
20
R
Chanson douce
Leïla Slimani
Gallimard
27
8 4
21
E
Votre santé sans risque. Vous êtes une force de la nature sans le savoir
Frédéric Saldmann
Albin Michel
7
22
E
Déshabillons l’Histoire de France
Gonzague Saint Bris
XO
-
1
23
R
Calendar Girl août
Audrey Carlan
Hugo Roman
23
6
24
R
Sharko
Franck Thilliez
Fleuve noir
19
14
25
R
Agatha Raisin enquête, 1 : la quiche fatale
M. C. Beaton
Albin Michel
31
5
R : Romans et nouvelles
E : Essais et documents
Sophie Fontanel ne pouvait plus se voir en « teinture ». Elle a fait de ses cheveux blancs un roman. Femme Actuelle
Entrée ou retour dans la liste
DR
Pompéi, combien de lupanars ? Il existe, dans une collection particulière, un tableau étonnant intitulé « Les fouilles de Pompéi ». Etonnant notamment parce qu’il représente quelqu’un qui s’étonne. Il a été peint en 1870 par Filippo Palizzi. On y voit une jeune Napolitaine, pieds nus sur une montagne de gravats – elle est certainement préposée à leur évacuation, car il y a une corbeille à ses pieds –, joliment songeuse devant la fresque qui vient d’être découverte. C’est l’une des nombreuses et riches illustrations de « Pompéi et Herculanum dévoilés » (Hachette, 128 p., 10 €), l’un des tout nouveaux « Carnets des Guides bleus », qui renouvellent assez bien le genre du cicérone de poche. En 100 pages, on y apprend tout ce qu’un honnête homme doit savoir sur les fresques de la villa des Mystères ou le « Satyre avec outre » de la maison des Cerfs, et l’on s’y perfectionne encore avec les deux quiz pompéiens en deuxième et troisième de couverture (l’un à faire avant, l’autre après la visite) pour être incollable sur ce que représente exactement la mosaïque d’Alexandre, mais aussi le nombre de lupanars à Pompéi : plus de trente § CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT
Ce roman est une fête. Celle de la liberté. Rentrée Littéraire
Robert Laffont
CULTURECINÉMA
Sofia Coppola, Wonder Exigeante et libre, la réalisatrice revient sur les écrans avec « Les proies » et milite à sa façon pour le pouvoir des femmes à Hollywood. PAR PHILIPPE GUEDJ
L
orsque ses vastes yeux en amande plongent dans les vôtres, difficile de rester impassible. Un troublant mélange de douceur et d’autorité émane de Sofia Coppola, dont le phrasé extrêmement tempéré semble à l’unisson avec l’imagerie ouatée de sa filmographie. C’est pourtant bel et bien une guerrière que l’on a en face de nous. Une des rares cinéastes féminines parvenues à tracer son sillon en
marge de Hollywood depuis presque vingt ans, du fabuleux « Virgin Suicides » jusqu’aux « Proies », qui lui a valu le prix de la Mise en scène au dernier Festival de Cannes. Régulièrement taxée de fille à papa par les jaloux, la benjamine des trois enfants de Francis Ford Coppola se bat pourtant à chaque film, circuit indépendant oblige, pour parvenir à le faire vivre : « On me prend heureusement un peu plus au sérieux maintenant qu’il y a vingt ans, mais c’est toujours une lutte. Je vis à New York, je fais mes films hors
Des femmes fortes
★★
★ La directrice
Nicole Kidman interprète Martha Farnsworth, à la tête d’un pensionnat sudiste alors que la guerre de Sécession s’achève.
★★★★★
★
★
★★★ ★★
★★★
★★
★
★ ★★★★★
★★
★★★
82 | 17 août 2017 | Le Point 2345
★★★
★★★★★
★★★★★
La professeure
Kirsten Dunst est Edwina, l’enseignante de français, qui succombera elle aussi au charme du soldat nordiste.
★
★★
★
★
★
★ ★★★★
La guerrière
La benjamine de Francis Ford Coppola se bat chaque fois, circuit indépendant oblige, pour parvenir à sortir ses films.
FOCUS FEATURES (X 4)- ARMANDO GALLO/ZUMA STUDIO/RÉA
★★
★
★
★
★ ★★★★★
★
C’est Elle Fanning qui a été choisie pour le rôle d’Alicia, l’adolescente en plein éveil sexuel.
★★★
★
★★★
La pensionnaire
★★
★★★
★
★★
★★★
★
★
★★★
★★★★★
★★
★
★
Woman du cinéma
FOCUS FEATURES - COLLECTION CHRISTOPHEL
du système et rien n’est jamais garanti. On a réussi à tourner “Les proies” pour à peine 8 millions de dollars. Sinon, il n’aurait jamais pu être monté. » Avec ce « western psychologique », cette amie très proche de Jane Campion et d’une deuxième fille de génie, Zoe Cassavetes, a dû affronter une autre épreuve sur la Croisette : les cris d’orfraie des gardiens du temple. Masculins pour la plupart. Nouvelle interprétation du roman de Thomas Cullinan publié en 1966, « Les proies » version 2017 a le malheur de passer après une légendaire première adaptation, signée Don Siegel, en 1971. Hypnotisant. Clint Eastwood y incarnait le maléfique John McBurney, soldat nordiste blessé et recueilli dans un pensionnat sudiste de jeunes filles, à l’abandon, en Virginie, à la fin de la guerre de Sécession. Dans la relecture signée Coppola, Colin Farrell reprend le rôle du militaire nourri, soigné et bientôt séduit par les femmes les plus âgées du gynécée : la directrice, Martha Farnsworth (Nicole Kidman), sa professeure de français, Edwina (Kirsten Dunst), et l’élève adolescente en plein éveil sexuel, Alicia (Elle Fanning). Comme chez Siegel, le jeu du chat et de la souris entre le mâle et ses hôtesses va tourner à l’horreur, mais Sofia Coppola a mis un point d’honneur à raconter cette drôle d’histoire sous un éclairage féminin : « Je n’avais pas vu le film de Siegel quand mon amie Anne Ross, il y a environ deux ans, m’a suggéré que le sujet pourrait m’intéresser, nous dit Sofia entre deux gorgées d’eau pétillante. J’ai adoré “Les proies”, mais c’est vraiment un film réalisé d’un point de vue masculin, où tous les personnages, les femmes en premier lieu, ont l’air complètement fous. Je n’ai jamais voulu en faire un remake, mais plus me rapprocher du roman et explorer la naissance du désir chez ces femmes du Sud repliées sur elles-mêmes et qui n’ont pas vu un homme depuis très longtemps. » En plein débat, à Hollywood, sur la lutte entre hommes et femmes pour le pouvoir, encore trop à l’avantage des premiers, ce récit sur une certaine virilité en péril fait-il des “Proies” un manifeste féministe ? « Pas du tout, je ne veux pas labelliser le film, se défend Sofia Coppola. Je laisse au public le soin de l’interprétation. Moi, je voulais surtout faire un film de femmes fortes, de différentes générations, à qui l’on peut s’identifier dans leur solitude et leurs réactions, contrairement à l’œuvre de Siegel. »
« Je dois tout à mon père, il m’a inculqué l’obsession de ne jamais faire que des films qui nous appartiennent. » Sofia Coppola
Un homme
Colin Farrell (en haut) reprend le rôle interprété par Clint Eastwood dans la version de Don Siegel, celui du militaire nourri, soigné et bientôt séduit par les femmes les plus âgées du gynécée.
Pour consolider la complicité entre ses actrices et les replonger dans le corset mental sudiste de 1864, Coppola leur a imposé un véritable « camp d’entraînement » en Louisiane, dont fut soigneusement écarté Farrell : « On a passé une semaine ensemble. Elles ont pris des cours de couture, de danse, et ont appris à préparer une table, à tenir leur jupe… Bref, la culture sudiste de ce qu’est une “lady”, résume Sofia Coppola. Il y a encore des coachs pour ça dans certains Etats ! Nicole et les filles étudiaient même la Bible le soir. » Cinéaste fascinée par l’ennui, celui qui inspire comme celui qui ronge jusqu’à mener au bord du gouffre, Sofia Coppola inscrit « Les proies » dans la droite ligne de « Virgin Suicides », dont elle a voulu retrouver les tonalités hamiltoniennes : « Avec mon chef opérateur, Philippe Le Sourd, on voulait créer une ambiance douce, sensuelle, féminine, mais aussi une sensation de claustrophobie, d’où le tournage dans un format plus carré. Nos influences picturales allaient des photos de David Hamilton et William Eggleston au “Tess” de Polanski, en passant par “Pique-nique à Hanging Rock”, de Peter Weir. » A l’écran, le résultat est hypnotisant de beauté, des extérieurs striés de rais de lumière bucolique aux intérieurs filmés presque uniquement à la bougie. Pas de doute : qu’on aime ou déteste, « Les proies » est un film de Sofia Coppola, auteure traumatisée à jamais, depuis l’enfance, par la vision de son père au bord de la folie, aux Philippines, sur le tournage d’« Apocalypse Now ». « Je lui dois tout, il m’a inculqué l’obsession de ne jamais faire que des films qui nous appartiennent, assène-t-elle. Je ne pourrai jamais faire un film que je n’ai pas écrit ou réaliser un blockbuster qui m’échappe. J’ai essayé récemment avec le remake de “La petite sirène”, j’ai quitté le navire. » Microsuccès (15,4 millions de dollars au box-office international), mais succès quand même, « Les proies » et son prix cannois confortent la ligne indépendante de Sofia Coppola. Mais, pour la place des femmes à Hollywood, la cinéaste mise surtout sur une autre consœur, Patty Jenkins, la réalisatrice de « Wonder Woman ». « En vingt ans, le pouvoir féminin à Hollywood a hélas peu progressé, mais ce film va changer les choses. Il a prouvé qu’on peut confier à une femme une importante franchise qui rapportera gros. Il faut que j’emmène ma fille le voir. » Beau compliment d’une guerrière à une autre § En salles le 23 août.
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 83
CULTURECINÉMA Félin. Nahuel Pérez Biscayart, alias Sean, l’un des héros de « 120 battements par minute ».
A 31 ans, l’Argentin Nahuel Pérez Biscayart irradie « 120 battements par minute ». Portrait. PAR OLIVIER UBERTALLI
S
ur l’estrade du cinéma Publicis des Champs-Elysées, Albert Dupontel savoure les applaudissements qui saluent la première projection de son nouveau-né, « Au revoir là-haut », et interroge la salle du regard : « Nahuel, où es-tu ? » Souple comme un félin, un jeune homme brun qui riait à gorge déployée durant la séance s’extirpe de son fauteuil, s’élance et gratifie l’acteur-réalisateur d’une belle accolade. Nahuel Pérez Biscayart est ainsi. Vif et tendre malgré son apparence nonchalante et ses paupières lourdes. Albert Dupontel, Robin Campillo, Benoît Jacquot, Rebecca Zlotowski… A 31 ans, l’Argentin est le nouveau chouchou du cinéma français. A la rentrée, vous verrez Nahuel – qui signifie « jaguar » chez les Indiens Mapuches – rugir dans « 120 battements par minute », de Campillo, Grand Prix à Cannes, dans « Au revoir là-haut » (sortie le 25 octobre), adaptation du roman de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013, et, début 2018, dans « Si tu voyais son cœur », de Joan Chemla. Dans le premier film, il campe Sean, homosexuel
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Commedia dell’arte. Pendant qu’il étudie aux Beaux-Arts, Nahuel commence à improviser aux cours de Nora Moseinco, une figure du théâtre porteño underground. Il perce à la télévision argentine, puis à l’international quand il décroche une bourse Rolex qui lui permet d’apprendre l’anglais et de s’entraîner avec le Wooster Group, un collectif de théâtre de New York. Sa carrière s’accélère lors de la projection à Cannes du film argentin « Sang impur ». Benoît Jacquot le repère, intrigué par cet acteur qui ne parle pas un mot de français. Pour « Au fond des bois », il lui demande d’incarner un hypnotiseur qui baragouine un étrange patois. Ses mimiques torturées et ses yeux exorbités habitent le film. L’Argentin étudie ensuite le français à Paris, « pas pour travailler, plutôt comme un outil de contact avec les gens ». Depuis, et au gré des « rencontres malgré moi », les propositions abondent. Dans le film de Dupontel, Nahuel donne corps à Edouard, gueule cassée sans mâchoire, aux côtés d’un casting de luxe (Lafitte, Arestrup, Dequenne…). Il y brille sous des masques qu’il manie comme un spécialiste de la commedia dell’arte. Il a cette formidable capacité de changer d’état en un coup de sang. « Quand tu joues beaucoup, tu entres dans le virtuel, il faut savoir accepter de se perdre et dépendre de l’approbation de l’autre », souffle-t-il. Voilà dix ans qu’il tourne partout sur la planète, sans domicile fixe. « J’ai quatre valises à Paris entassées dans une cave et d’autres à Buenos Aires, où j’ai vendu mon appartement », s’amuse-t-il. En ce moment, Nahuel lit des scripts. Il guette cet « accident », cette rencontre qui le fera à nouveau jouer et feuler. En bon félin § « 120 battements par minute », en salles le 23 août.
DENIS ALLARD/RÉA
Les années Act Up Le film s’ouvre sur une séquence où l’on explique les règles de prise de parole. Puis il emporte le spectateur dans un torrent de réunions, d’actions chocs et de moments de décompression. Après « Les revenants », qui a inspiré la série du même nom, et « Eastern Boys », Robin Campillo nous plonge avec brio dans les années 1990 au sein d’Act Up. Grand Prix du jury à Cannes, « 120 battements par minute » dissèque la vie d’un collectif. Comment il se crée, tergiverse, souffre, se soude.
Naissance d’un jaguar
séropositif et militant d’Act Up. Insolent et attachant, il entre comme un volcan dans les amphis et les classes, dans les entreprises, aussi au cri d’« assassin ». Puis on assiste, le cœur serré, à son agonie. « Mourir fut un très bon entraînement. On devrait tous apprendre à mourir pour mieux vivre », déclare Nahuel. D’emblée, il a été séduit par ce personnage très physique –- entre scènes de sexe et mort programmée – que lui a offert Campillo. « Cela commence dans le collectif et se termine dans un soupir. On passe d’un lieu très macro à un autre très micro. » Rien ne prédestinait l’Argentin, né d’une mère psychanalyste et d’un père touche-à-tout, à devenir comédien. « Ce n’était pas un rêve. Cela s’est fait au hasard des rencontres et des accidents. » Petit, il s’adonne à la sculpture et à la céramique. Une enfance heureuse dans un quartier « tranquille où l’on faisait des pommes de terre à la braise dans la rue et construisait des cabanes dans les arbres ». Puis une adolescence dans un collège d’électromécanique « très gris, mais soudain éclairé par un atelier théâtre les vendredis soir ». Rien, insiste-il, ne le poussait à travailler sur les terres de Godard et Rohmer. « Je n’ai aucun lien avec la France. Du moins historiquement », précise-t-il.
CULTURESPECTACLE
Rokia Traoré, gracieuse passeuse L’artiste malienne a subjugué Avignon avec un récit musical sur l’empire du Mandé, une étape majeure de son parcours. Raconter son pays à travers un bâtisseur d’empire, c’est aussi parler au présent du Mali, où résonnent guerre et terrorisme. « Là, je m’adresse aux gouvernements maliens au pluriel, qui, depuis 1991 et l’avènement de la démocratie, ont tous commis la même erreur : le manque de communication avec une population qui ne comprend pas toujours et se met à spéculer sur des informations, sans démenti, jusqu’à ce que se creuse un vrai fossé entre électeurs et hommes politiques. Or Soundiata, poursuit cette fille de diplomate, usait, lui, d’un vrai talent de diplomate, qui lui a permis de construire un royaume avec d’autres, sur la base de l’entente et du libreéchange. Il est plus que jamais un exemple. »
PAR VALÉRIE MARIN LA MESLÉE
CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
D
e Bamako au Festival d’Avignon, du Mali vers l’Europe et au-delà, Rokia Traoré a lancé une passerelle. C’est le nom de sa fondation, espace de formation et de spectacle créé en 2009 aux abords de la capitale de son pays natal, où la chanteuse est revenue vivre. Dans la dernière salle, à peine achevée au début de l’été, se sont tenues les dernières répétitions maliennes de « Dream Mandé- Djata », que les festivaliers d’Avignon ont découvert, subjugués, dans la cour du musée Calvet. Telle une princesse mandingue dans une robe de lune, par elle dessinée, accompagnée par ses deux musiciens, l’un au ngoni, l’autre à la kora, Rokia Traoré a conté l’épopée de Soundiata Keita, fils de la femme buffle, fondateur de l’empire du Mandé au XIIIe siècle de notre ère. La chanteuse n’interrompt son récit (en français) que pour interpréter les chants traditionnels en mandingue, sa narration de l’histoire d’une partie de l’Afrique de l’Ouest transposant pour tous celle que lui ont délivrée les siens : « Je m’interrogeais sur le fait que le reste du monde n’était pas au courant de l’Histoire africaine. C’est complexe car, traditionnellement, les griots sont chez nous les détenteurs de l’Histoire, qu’ils transmettent oralement et en musique. Pour la retracer dans une écriture contemporaine, j’en ai interrogé beaucoup, parce qu’il existe différentes versions des faits. Chacune a sa raison d’être, car telle famille de griots, proche de tel pouvoir, a pu en effacer un aspect ou un autre, explique-t-elle en donnant cet exemple : Qui a commencé à poser les fondations de la charte des droits de l’homme dite de Kouroukan Fouga, l’une des plus anciennes Constitutions au monde ? » Son synopsis s’est nourri des enregistrements de ses entretiens, pendant deux ans, avec une grande dame de la chanson malienne disparue en 2015, Bako Dagnon : « Touchée par ma démarche, elle a fait de moi, qui ne suis pourtant pas d’une famille de griots, son élève, en considérant que tout était en train de changer et qu’il ne fallait pas garder les informations dans ce seul milieu. »
« Je m’interrogeais sur le fait que le reste du monde n’était pas au courant de l’Histoire africaine. » R. Traoré
Maillon. « Dream Mandé » s’est développé sous le regard du metteur en scène Peter Sellars, qui voilà plus de dix ans avait commandé à Rokia son premier spectacle, « Wati », où elle invente un Mozart griot. Puis l’a choisie pour mettre en musique « Desdemona », de Toni Morrison, d’après Shakespeare. « Peter m’a fait comprendre que j’avais la capacité d’unir musique et texte, et m’a permis de reprendre l’écriture, ma première expression. Il a été un déclencheur. » Enchanteresse, Rokia Traoré musicienne s’est révélée à Avignon auteure, conteuse, interprète remarquable, dont les regards, mouvements de buste gracieux, accompagnent la voix, aux nuances multiples, dans cet exercice réussi de transcription d’une culture à l’autre. Ce spectacle est un maillon fort dans le retour (au sens profond du mot) au Mali d’une artiste internationale dont le sixième album s’intitule « Né So » (« Chez moi ») et qui a vécu longtemps en France. Il est aussi une étape majeure de son parcours artistique et se développera avec l’orchestre de la fondation Passerelle, dont c’est la vocation : « Un lieu d’où j’aimerais à la fois créer mes projets et accueillir ceux d’autres artistes », dit cette passeuse. Et bâtisseuse, aussi § « Dream Mandé-Djata », Zurich, du 31 août au 2 septembre. Maubeuge, le 22 septembre. Abbaye de Fontevraud, le 18 novembre. À LIRE : L’INTERVIEW DE ROKIA TRAORÉ SUR
le Point Afrique.fr
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CULTURE
B-a-ba du mentalisme Guide. Voilà une sorte de couteau suisse
utations que traverse le cinéma français m et Michel Pascal, dans un style flamboyant à la hauteur de ses romanesques héros, orchestre avec minutie cet incroyable puzzle. S’appuyant sur une centaine d’entretiens inédits avec les témoins directs des événements, petites mains ou décideurs (Jérôme Seydoux, Bertrand Blier, Jack Lang, Gilles Jacob, Alain Sarde, JeanLouis Livi…), le récit entremêle la progression industrielle du secteur à une toile de relations intimes explosives entre les argentiers et les artistes. Les amours, les amitiés, les trahisons, les films, les morts… c’est un condensé de tout le cinéma que nous offre Pascal, qui a bien connu l’époque étudiée. Une industrie à qui, selon l’auteur, ces hommes tourmentés manquent aujourd’hui cruellement § PHILIPPE GUEDJ
du cerveau qui peut changer la vie, en tout cas l’améliorer, et/ou épater la galerie. Comment faire passer une migraine, retenir un numéro de téléphone ? Le mentaliste youtubeur Fabien Olicard vous livre 50 combines. Deux exemples : Mnémotechnie. « Changement d’heure. Aux environs d’octobre, on recule : octobRE, on REcule. Et en AVril ? On AVance. Combien fait un mille terrestre ? (mile en anglais). Cette unité de mesure trouve sa conversion dans la phrase “un ciseau neuf”, qui signifie : un = 1, cis = 6, eau = o = 0, neuf = 9, soit un mile, qui vaut 1,609 km. » Pas mal. Mensonge. « Voici les principaux signes. 1. Le regard fixe. Une légende sociale dit qu’une personne en train de mentir fuit le regard… C’est rarement le cas. Un menteur va plutôt fixer son interlocuteur pour voir si celui-ci avale le mensonge en question. 2. Inversion du récit. Si vous avez un doute sur la véracité du récit que vous fait une personne, amenez-la à vous raconter son histoire à l’envers. La difficulté de raconter dans l’ordre inverse une histoire inventée vous donnera un sérieux indice sur sa franchise. 3. Mise à distance. C’est le fameux exemple de l’affaire Clinton. Au lieu de dire : “Je n’ai pas eu de relations avec Monica L.”, Clinton dit : “Je n’ai pas eu de relation avec cette femme.” Ce signe n’est pas avéré dans 100 % des cas, il n’en reste pas moins un indice majeur à considérer. » § MARINE DE TILLY
« Histoire secrète du cinéma français », de Michel Pascal (Robert Laffont, 378 p., 21 €).
« Votre cerveau est extraordinaire », de Fabien Olicard (First Editions, 160 p., 14,95 €).
MESSIEURS CINÉMA Patrick Dewaere et Gérard Depardieu dans « Les valseuses » (1974), film phénomène de Bertrand Blier. Document. C’est un ouvrage qui se lit
aussi passionnément que « Le nouvel Hollywood », de Peter Biskind. Ce dernier scrutait l’odyssée des réalisateurs et producteurs qui dynamitèrent le septième art américain dans les années 1970. Avec « Histoire secrète du cinéma français », Michel Pascal revendique l’influence de son confrère d’outre-Atlantique et propose une épopée du grand écran tricolore étalée sur un peu plus de vingt ans. Le règne de Gaumont et Pathé, celui des frères Seydoux, l’ascension et la chute de Daniel Toscan du Plantier, les succès et les affres de Pialat, Truffaut et Berri, le phénomène des « Valseuses », l’assassinat mafieux de l’agent des stars Gérard Lebovici, le génie et la folie violente du producteur Jean-Pierre Rassam, le déferlement des chaînes privées… Entre le début des années 1970 et celui des années 1990, c’est un tourbillon de
Le triangle du désir Poche. C’est l’été. Une jeune
douce et perverse. Dans la grotte, la jeune femme découvre « la petite », belle, bègue et étrange, et son père, martial, « le colosse ». Elle les épie, et sera démasquée en leur volant une orange. Commence alors un triangle amoureux ambigu qui ne dit rien distinctement, sauf le désir. L’équation restera irrésolue. Il ne se passera rien sauf un petit miracle esthétique, celui de tenir le lecteur captif de ce rien, corps et âme, le temps d’une trop brève lecture § M. D. T. « La plage », de Marie Nimier (Folio, 160 p., 5,90 €). DR
femme sans nom revient sur une île. Elle revoit la plage, la grotte où elle a fait l’amour à un homme... La taverne est close, il n’y a pas un souffle d’air. Elle se baigne nue, un fantasme rituel et universel. Tout est désert, mais la jeune femme se sent observée, un chien, Dieu, ou lui. Rien n’est dit, à peine murmuré par Marie Nimier qui donne dans ce roman du pur Marie Nimier : du mystère, une sensualité muette et prodigieuse, un huis clos de paradis où la tension monte, érotique,
Fabien Olicard, cerveau astucieux.
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Une casse humaine « Les corps brisés », d’Elsa Marpeau. On se rend compte
Joselito revient sur ses années de lumière.
Le matador, les « toros » et l’ado
NANA PRODUCTIONS/SIPA - LAURA GILLI - DR - SPENGLER/SIPA - AVUKSANOVIC - JEAN-PAUL NISHI/KANA
Récit. Joselito n’est pas de ces
poètes lyrico-tragiques qui illuminent la littérature taurine. C’est un matador, désormais éleveur (de porcs, de vaches et de toros braves – non pas l’inverse), qui explique la corrida à son adolescente, hostile à la grammaire taurine. Un livre d’une sincérité crue. Franchise. « Ce serait le pompon si les choses se passaient comme pour l’ancien banderillero P ascual Montero avec sa fille Rosa, une journaliste si antitaurine qu’elle ne cesse de verser de la merde sur un art qu’elle déteste mais qui lui a facilité les choses pour arriver à devenir ce qu’elle est. » Sang, sueur, larmes. « Parfois, quand je regarde en arrière, je me dis qu’il y a quand même de quoi se marrer. J’ai dû sûrement
faire quelque chose de travers, puisqu’après avoir risqué ma vie pendant vingt ans devant les taureaux, je suis obligé de travailler comme un bœuf. » Militantisme. « Maintenant, les oligarques créoles, qui la jouent progressistes anti-espagnols, comme les Catalans, veulent imposer l’interdiction. Sous le prétexte de défendre la culture indigène, qui en réalité les intéresse tripette, Correa en Equateur et quelques suiveurs de Chavez au Venezuela ont essayé ; au nom de l’amour des animaux… après avoir été terroristes dans le M-19 [la guérilla colombienne, NDLR]. » § M. D. T. « La corrida expliquée à ma fille », de Joselito, traduit de l’espagnol par Antoine Martin (Au diable vauvert, 304 p., 20 €).
Listomania Nouvelles. Certains
collectionnent les timbres ou les papillons. Clémentine Mélois a trouvé plus incongru et sans doute plus poétique : elle traque les listes de commissions. « Comme il y a des coins à champignons, il y a des coins à liste : autour des supermarchés, bien sûr, mais aussi n’importe où ailleurs, et ce sont là les plus belles trouvailles. » Ces petits p apiers abandonnés révèlent le quotidien d’inconnus et ouvrent la voie à la rêverie. Parmi ces listes recueillies au fil des années, Clémentine Mélois en a choisi quatre-vingtdix-neuf, dont on trouvera
les photos dans ce livre. Elle a tenté d’imaginer qui se cachait derrière ces lignes anonymes. On rencontrera donc Kevin l’énervé, Mireille la femme d’affaires ou Jade le cœur brisé. Comme autant d’instantanés rieurs ou mélancoliques, entre obsessions ordinaires, folies douces ou solitudes invisibles. Pétillant § SOPHIE PUJAS « Sinon j’oublie », de Clémentine Mélois (Grasset, 240 p., 16 €).
du formidable talent d’écrivaine d’Elsa Marpeau en ceci qu’elle parvient dès les trois premières pages à vous faire fusionner avec la carlingue d’un bolide ou, plus exactement, à embrasser la passion folle de sa pilote pour l’asphalte. Mais, prenez garde, sitôt conquis, sitôt dans le décor. Le copilote y reste, et Sarah, la conductrice-narratrice, ressort hémiplégique, en rééducation dans un centre, en Auvergne. Bouillon d’âmes en peine dans des corps en détresse à la croisée de la cour des miracles et d’une casse humaine. La voisine de chambre de Sarah, Clémence, est une artiste-peintre qui insuffle de la poésie dans ce vase clos. Jusqu’à sa disparition. On dit qu’elle est rentrée chez elle. Mais sans ses dessins ? Sans la photo de son fils ? Sarah doute. Tandis que le lecteur se souvient d’avoir lu en amont de ce thriller glaçant que « cette histoire est inspirée de faits réels survenus dans l’Yonne durant les années 1990 » ; et que le livre est dédié aux « survivants ». Dès lors, la question ne sera plus celle de la paranoïa de Sarah… § JULIE MALAURE (Gallimard, « Série noire », 240 p., 19 €).
Quand l’amour fait toute la différence Manga. Un couple de jeunes
s’embrasse en public. Pour un Français, c’est tout à fait normal, mais pour Jean-Paul Nishi, Japonais vivant à Paris, c’est une situation si bizarre, si gênante… De son vrai nom Taku Nishimura, ce mangaka (auteur de mangas) voulait vivre en France et y apprendre nos techniques de bande dessinée. A la place, il s’est retrouvé vendeur dans une épicerie japonaise. Il a donc décidé de rentrer au Japon, où, contre toute attente, il a rencontré une femme… française. Après avoir raconté son expérience parisienne dans un premier titre (1), il explore un peu plus nos différences culturelles en relatant sa vie avec Karyn. Quand faut-il faire la bise, et à qui ? Question qui débouchera sur la modélisation de cette pratique sous la forme d’un graphique à choix multiples. Nos mœurs politiques aussi l’étonnent. Ainsi, en France, il est possible qu’un président de
la République sorte en scooter rejoindre une actrice, « comme si Shinzo Abe allait rejoindre Yuriko Ishida ? ». Mais le talent de Nishi, c’est aussi de décrire des scènes familiales qui, elles, sont universelles, comme le premier changement de couche de son fils ou la découverte, fasciné, des attributs virils de ce dernier. A nos amours, ou le choc des cultures transcendé par la naissance ? § OCÉANE MAUFFREY « A nos amours », tome 1, de JeanPaul Nishi (Kana, 168 p., 15 €). 1. « A nous deux, Paris ! » (Philippe Picquier, 192 p., 14,50 €).
TENDANCESÉVASION
Un balcon sur l’Orient
Oman. Perché dans le djebel Akhdar, l’hôtel Anantara est un bijou architectural. PAR CONSTANCE ASSOR
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out est parti d’un promontoire situé à 2 000 mètres d’altitude, au cœur des monts Hajar, dévoilant un panorama à couper le souffle sur un paysage fait de roches et de ciel à perte de vue. C’est là, sur les plus hautes cimes du Moyen-Orient, que la princesse Diana, en visite officielle avec le prince Charles en 1986, s’est émerveillée devant la beauté minérale de ce site ne laissant entrevoir que quelques villages de briques de boue bâtis à flanc de coteau. C’est aussi là que le dernier-né des hôtels Anantara, baptisé Al Jabal Al Akhdar – littéralement, « montagne verte » –, vient d’ouvrir ses portes. Cette région du sultanat d’Oman, qui 88 | 17 août 2017 | Le Point 2345
alterne plateaux rocailleux et canyons démesurés, s’ouvre à peine au tourisme. Elle fut dans les années 1960 le théâtre du conflit qui opposa les troupes du sultan Saïd ibn Taimour (père de l’actuel souverain) à celles de son rival, l’imam Ghalib. Il triompha rapidement grâce à l’intervention de l’allié britannique, mais la région hautement militarisée demeura fermée aux visiteurs jusqu’en 2005. L’architecture de l’hôtel, inspirée du fort de la ville de Bahla, situé à une soixantaine de kilomètres et classé au patrimoine mondial de l’Unesco, témoigne de ce passé mouvementé. « J’ai conçu l’entrée en ayant à l’esprit l’idée d’une forteresse. L’extérieur, avec ses grandes portes en bois, inspire la force et la majesté. Mais, à l’intérieur, une rupture se produit grâce à la délicatesse et à la volupté qui se dégage des volutes arabisantes et des matières telles que la soie, le cuir, la pierre et le bois », décrypte Lotfi Sidirahal, l’architecte franco-marocain à l’origine de ce projet et tout juste salué par le prestigieux prix Versailles d’architecture.
En traversant la cour centrale rythmée par des arcades, un long falaj – canal d’irrigation traditionnel –, qui prend sa source dans la fontaine de l’entrée, guide le visiteur jusqu’à la piscine principale, au bord de la falaise. Autour, dispersées sur les 24 000 mètres carrés de terrain végétalisé, les 115 chambres et villas mettent en scène un décor oriental contemporain. Entre beige et ocre, la palette de couleurs épouse les teintes minérales des alentours. Aux murs, quelques boiseries ajourées évoquent la tradition des moucharabiehs, tandis que de belles lanternes à la géométrie sobre tamisent la lumière lorsque les rayons du soleil cessent de traverser les nombreuses baies vitrées. « Tout …
DR
L’architecte Lotfi Sidirahal, tout juste salué par le prix Versailles, s’est inspiré du fort de Bahla, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.
Outre ses chambres, le complexe hôtelier propose des villas avec piscine privative. Ci-dessous, la Royal Mountain et, à droite, l’un des six restaurants.
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TENDANCESÉVASION
La villa Royal Mountain, la plus grande, dispose de trois chambres.
l’enjeu a été de créer des intérieurs qui paraissaient aussi authentiques que possible. Mais, en matière de mobilier, tout ou presque a dû être inventé, malgré une culture et une histoire parmi les plus riches du MoyenOrient », ajoute le designer. Pour mener sa mission à bien, il s’est inspiré de détails ornementaux de la région, tels ces coffres en bois clouté transformés en console ou ces tables basses nomades idéales pour prendre le thé. Les salles de bains, vastes et lumineuses, abritent de gigantesques baignoires en pierre brute qui toisent l’immensité du paysage. Mais le point fort de l’hôtel se trouve derrière les vitres coulissantes des villas, où des bassins privés à débordement tutoient le vide. Après avoir goûté à ce luxe envoûtant, s’en éloigner, ne serait-ce que quelques heures, n’a rien de facile. Pourtant, les vil…
lages traditionnels encastrés dans les falaises méritent le détour. Pour s’y rendre, deux solutions : user ses semelles ou descendre en rappel, la seconde option étant réservée aux plus téméraires. Ici, loin des chaleurs étouffantes qui accablent dès le printemps le reste du pays, la douceur du climat permet de longues heures de trekking. Et ce qui apparaissait au loin comme des marques laissées par l’érosion se révèle être une succession de terrasses en pierre reliées les unes aux autres par des rigoles. Depuis quatre mille ans, cet ingénieux système d’irrigation permet aux Omanais de faire tout pousser ou presque : grenades, pêches, noix, dattes, lauriers et même des roses. Des fruits à la saveur inégalée que les plus gourmands pourront déguster dans l’intimité de leur chambre de la « montagne verte » §
TURQUIE ÉGYPTE
IRAN
OMAN
SOUDAN ÉTHIOPIE
ÉMIRATS ARABES UNIS ARABIE SAOUDITE
Mascate Bahla Monts Hajar
OMAN YÉMEN
Mer d’Oman
200 km
∞ Y ALLER Paris-Mascate. Avec Oman Air, vol quotidien (7 h), à partir de 568 € l’A/R, www.omanair.com. Transfert jusqu’à l’Anantara Al Jabal Al Akhdar organisé par l’hôtel. Il faut compter deux heures de voiture depuis l’aéroport. Pour des raisons de sécurité, seuls les 4 x 4 sont autorisés à emprunter les routes parfaitement entretenues, mais pentues, de la montagne, 120 € l’A/R. Office du tourisme : www.omantourisme.com.
∑ DORMIR
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A 2 000 mètres d’altitude, le palace est un paradis pour amateurs de trekking.
Anantara Al Jabal Al Akhdar. Sculpté dans la montagne, « le 5-étoiles le plus haut du Moyen-Orient » compte 82 chambres de 60 m2 avec vue sur les canyons et 33 villas de 170 m2 au minimum avec piscine privée à débordement ouverte sur la falaise ou abritée dans un jardin exotique. Doté de six restaurants, dont un gastronomique, l’établissement dispose aussi d’un spa, d’un hamman oriental, d’une salle de sport et d’une piscine avec vue. A partir de 300 € la nuit et 400 € en villa, www.jabal-akhdar.anantara.com.
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TENDANCESAUTO ESSAI
Catégorie poids plume
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Partiellement couvert de noir, le montant de custode renforce l’effet « pavillon flottant » et permet d’escamoter la poignée de porte arrière.
Originale. La Swift est le modèle sur lequel Suzuki a construit sa croissance, avec 5,4 millions d’exemplaires écoulés dans le monde depuis 2004. Ce succès repose notamment sur son style original, qui en a fait l’une des citadines préférées des beaux quartiers, avec un pare-brise bombé et vertical, ainsi qu’un pavillon dont le caractère flottant peut être accentué par le choix d’une teinte différente de celle de la carrosserie. Pas de diesel. En concevant cette dernière génération de Swift, les stratèges de Suzuki ont habilement anticipé les tendances du marché : ils ont renoncé à la carrosserie 3 portes, de moins en moins en vogue dans nos contrées, mais surtout au moteur Diesel, désormais voué aux gémonies en raison de ses émissions polluantes. Pour compenser l’absence de ce type de mécanique, moins gourmande qu’un moteur à essence, les ingénieurs
de Suzuki ont réussi à faire de cette nouvelle Swift le poids plume du segment grâce à un allégement de plus de 100 kilos par rapport au modèle précédent. Smartphone. Dès le deuxième niveau de finition, la planche de bord reçoit un écran tactile de 7 pouces permettant de tirer le maximum de son smartphone via les applications Apple CarPlay, Android Auto
Suzuki Swift 1.0 BoosterJet SHVS A partir de 17 690 euros Moteur : 3 cylindres turbo essence 1 litre de 111 ch Transmission : manuelle 5 rapports (aux 4 roues en option) L x l x h (m) : 3,84 x 1,73 x 1,49 - Coffre : 265 l 0 à 100 km/h et Vmax : 10,6 s et 195 km/h Conso : 4,3 l/100 km CO2 : 97 g/km (bonus-malus neutre)
et Mirrorlink. L’ergonomie et l’habitabilité sont bonnes, compte tenu de la compacité du modèle, mais le volume du coffre reste modeste, tandis que le choix des matériaux témoigne de la volonté de Suzuki de « construire léger ». Nerveuse. Un allégement dont on constate immédiatement les bienfaits volant en main. Avec un petit 3-cylindres turbo essence de 111 chevaux ayant à déplacer moins de 1 tonne avec une personne à bord, la Swift 1.0 BoosterJet présente le même rapport poids/puissance qu’une GTI des années 1980. Les accélérations sont vigoureuses, plus encore pour la version SHVS, qui supplée le moteur à essence avec une petite machine électrique permettant de récupérer une partie de l’énergie cinétique de la voiture en décélération pour la rétrocéder lors de l’accélération suivante, au profit des performances et de la réduction de la consommation § YVES MAROSELLI Le Point 2345 | 17 août 2017 | 91
TENDANCESMODE Par Fabrice Léonard Pages coordonnées par Marine de La Horie
A l’orientale La silhouette
Senteurs d’Orient est une nouvelle griffe qui réinvente l’art de la cosmétique. Ne vous fiez pas aux apparences, même si de loin cette accumulation immaculée fait penser à un millefeuille ou des croquants au chocolat blanc. Si vous essayez de mordre dans l’une de ses feuilles, vous pourriez vous mettre à faire des bulles, comme Dupond et Dupont8= dans « Tintin au pays de l’or noir ». Il ne s’agit en aucun cas de friandises, mais bien de savon, sous forme de feuilles. A travers ce millefeuille de savon parfumé au thé à la menthe, aussi pratique que poétique, la jeune griffe Senteurs d’Orient revisite le savon de voyage ou d’invité. La créatrice, Hana Hakkari, a vécu entre Tokyo, Paris et Beyrouth. De ses voyages est née une passion pour les rituels de beauté orientaux. Les feuilles de savon permettent d’éviter de transporter son savon entamé et humide dans son vanity-case et de voyager léger et écolo en prévoyant une feuille par jour dans un packaging qui s’inspire de l’art de l’origami japonais § MARINE DE LA HORIE
www.senteursdorient.com
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L’ambiance Décoration
Pour accompagner sa première fragrance, le couturier Azzedine Alaïa imagine une bougie parfumée dont le contenant d’un noir profond est subtilement décoré de son emblématique perforé rappelant les moucharabiehs. 190 grammes, 73 €.
Les senteurs Envoûtant Le bois d’oud, très prisé en Orient, est une des nouvelles obsessions des parfumeurs occidentaux. Au sein de sa Private Oud Collection, Tom Ford dévoile Oud Minérale, une fragrance boisée marine qui mélange algues marines, poivre rose, un cocktail de bois d’oud, de styrax, un accord ambre gris et sapin baumier.
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Un millefeuille de sent-bon
Signée Dries Van Noten Le créateur belge ne cesse, saison après saison, d’ensoleiller ses collections grâce à l’utilisation et au détournement de tissus et de broderies venus du monde entier, comme ici sur ce tailleur-pantalon. La veste est décorée de volutes, de franges et de rubans appliqués.
TENDANCESGASTRONOMIE
Iodé. Le chef breton rend un vibrant hommage à la mer et à son Finistère. PAR THIBAUT DANANCHER
C
’est le prince de son pays bleu, celui des Glazicks, lové à l’extrême pointe du Finistère, là même où se finit la terre et où flotte un sentiment de bout du monde. Lui, le menhir – en or – massif taillé dans le granit, a pris le large de la Cornouaille, avant de revenir chez lui faire déferler un véritable raz de marée culinaire. Sous sa houle(tte), le bruit des vagues de Plomodiern a atteint tous les bords de la planète gastronomie. « Je suis né ici et je vais mourir 94 | 17 août 2017 | Le Point 2345
ici », nous a-t-il confié au milieu des embruns, affublé de sa veste blanche, les yeux rivés vers l’horizon, sur la baie de Douarnenez et la presqu’île de Crozon. On a juste eu à tendre l’oreille pour comprendre le « lien indélébile, indéfectible et éternel » qui l’unit à sa « merveilleuse contrée lointaine ». On s’est laissé bercer par le flot des histoires qu’il nous a racontées sur son Auberge des Glazicks, perchée au cœur de son village de 2 300 âmes. Les racines de son être intime… Olivier Bellin a repris en 1998 ce qui fut
en 1870 la maréchalerie de son arrièregrand-père. Sa grand-mère l’avait transformée dans l’entre-deux-guerres en café-table pour y servir la soupe et le fameux kig ha farz, le pot-au-feu breton. Sa mère, Marie-Noëlle – encore aujourd’hui l’âme de la maison –, en avait fait au milieu des années 1960 un restaurant ouvrier où on célébrait aussi les mariages et les banquets au gré des plateaux de fruits de mer, de langoustes en bellevue, de homards à l’américaine, de gigots d’agneau aux flageolets, de ris de veau à la forestière, de bombes glacées… Après avoir roulé son tablier chez les plus grandes toques de l’Hexagone – Jean Coussau, au Relais de la poste, à Magescq, dans les Landes, Guy Guilloux,
PHOTOS JEAN CLAUDE MOSCHETTI/REA POUR LE POINT
Bellin l’enchanteur
DR
Olivier Bellin – et ses homards –, tourné vers la baie de Douarnenez et la presqu’île de Crozon, sa « merveilleuse contrée lointaine ». Ci-dessous, l’une des 8 chambres de la Maison des Glazicks.
En haut, saint-pierre, ravioles végétales, haricots verts, chips d’andouille et pâte de cornichon. Ci-dessus, huître de Riec-sur- Bélon, graines de sarrasin, semoule de blé noir et émulsion au lait ribot.
à La Taupinère, à Pont-Aven, Joël Robuchon, au Jamin, à Paris, Jacques Thorel, à L’Auberge bretonne, à La Roche-Bernard –, « l’enfant terrible » est rentré « au bercail » pour défricher « en long, en large et en travers » son Finistère. Au fil de presque deux décennies de balades, le voilà, à 46 ans, au sommet de son art. Dans son Auberge des Glazicks, Olivier Bellin, 2 étoiles Michelin, promis assurément à 3, ne cesse de mettre sur le devant de l’assiette les trésors de l’Armor – la mer – et de l’Argoat – la terre – pour jouer sa partition « tripière-marine » qui laisse la part belle au blé noir. Cela donne d’éclatants tableaux éphémères manucurés comme des jardins à la française. Une cui-
sine brute et intense transcendée par de déroutantes associations mariant le chic au rustique, le raffiné au canaille. Les langoustines de casiers de Guilvinec cernées de feuilles d’épinard, de salicorne, de criste marine, d’oseille des falaises et d’un jus de pied de cochon en pincent pour le crémeux de boudin noir. Les huîtres n° 2 de Riec-sur-Bélon, coiffées de graines de sarrasin torréfiées, sont cajolées par une semoule de blé noir, des cerises, un vinaigre de pomme et une émulsion au lait ribot. La brioche de homard flanquée d’un voile de tête de cochon s’acoquine d’un condiment pomme-pamplemousse, de pâte de citron et d’un toast de graisse salée. La poitrine de cochon confite de la ferme de Kervil Avel batifole avec des coques, des bigorneaux, des girolles, un bouillon aux herbes des falaises, une pâte d’ail noir et un jus de homard. Le blé noir se met dans tous ses états – biscuit, glace, émulsion, graines – pour le caramel de sarrasin, la gavotte et le vinaigre de cidre. Le feuilleà-feuille de pommes – cuites douze heures dans l’idée d’un millefeuille – noce avec un sorbet à l’estragon et un sponge cake au fenouil des dunes… Un périple gastronomique hors du temps au bord des vitres panoramiques, avec une vue époustouflante sur la campagne et sur l’Atlantique, qui vous transporte encore plus loin si vous vous glissez, la nuit, dans l’une des 8 chambres modernes de l’auberge. C’est si bon de se réveiller au petit matin au pied du Menez Hom. Bienvenue chez Bellin l’enchanteur ! § Auberge des Glazicks, 7, rue de la Plage, Plomodiern (Finistère). 02.98.81.52.32. Menus : 58 € (déjeuner), 95, 115, 145, 215 €. Carte : de 85 à 170 €. Le Point 2345 | 17 août 2017 | 95
JEUX MOTS CROISÉS PAR ALBERT D’AUNAC I II III IV V VI VII VIII IX
1 D I A P O R A M A
2 I R R I T E R A S
3 T O U E E S
4 E N S
R O I N D N I
5 S I P H O N N E E
6 7 8 9 D O N C E O I I C E S O L E N S L A N C E G E N U E O R R O I S
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HORIZONTALEMENT I. Ce n’est pas ainsi qu’on s’adresse à un muet (2 mots). II. Elle peut blesser. On les voit chez le voisin. III. Probablement amis des augures. IV. A et E (ou E et A) pour Arthur. Un ver en fait toute une maladie. V. N’allons pas conserver. VI. Forme d’écho. VII. Petit va-et-vient. Naïf ? certainement. VIII. Etait convoquée. En Corse. IX. Vit dans le 92. VERTICALEMENT 1. Projection spectaculaire. 2. Vas peut-être faire éclater. 3. Longueurs en mer. Quartier de Narbonne. 4. Haute école. Tendu chez Rabelais. 5. Fada. 6. Sa voix est celle du peuple. Ne pas piger. 7. Cours derrière sur la Loire. 8. Un père généreux mais rare. Ce n’est pas un bon coin. 9. Ils fignolent en professionnels.
Solution de la grille du numéro 2344
I II III IV V VI VII VIII IX
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I
BRIDGE P AR MICHEL LEBEL LE PROBLÈME DE LA SEMAINE Voici les jeux de Nord-Sud : ¿ ARV9 • 76 \ D5 ± A 10 8 7 2
N OE S ¿ D72 • ARD852 \ 984 ±3
I. Enchères Nord donneur. Faites les enchères de Nord-Sud, qui se déroulent dans le silence adverse. Réponse La bonne séquence : Nord 1± 1¿ 4•
Sud 1• 3•
LE TEST D’ENCHÈRES
II. Jeu de la carte Vous jouez 4 • en Sud. Ouest entame du Roi de ±.
Le test d’enchères du Point est fondé sur « La Majeure cinquième, édition spéciale », de Michel Lebel.
Réponse Vous pouvez compter onze levées si les • adverses sont partagés 3-2 (69 %) : six à •, quatre à ¿ et l’As de ±. Voici un conseil pour ce genre de situation : pensez aux accidents possibles. Le partage 4-1 (ou 5-0) des atouts peut vous mettre en danger. En commençant par enlever les atouts, vous risquez de perdre trois levées à \ en plus d’une levée à •. Le bon plan se précise : prenez le Roi de ± de l’As et donnez un coup à blanc à • en jouant petit des deux mains. Cette manœuvre vous permet de garder le contrôle à l’atout. Ouest fait la levée du 10 et, grâce au 7 de • du mort précieusement conservé, la défense ne peut pas encaisser trois levées à \. Quel que soit le retour d’Ouest, vous réaliserez un total de dix levées.
Le début des enchères a été :
Voici les quatre jeux :
Quelques commentaires : 1 ± : avec une mineure cinquième. 1 • : changement de couleur au palier de 1. 1 ¿ : priorité à la majeure en 1 sur 1. 3 • : répétition avec saut – proposition de manche avec six cartes. 4 • : avec 14 points H et deux cartes à •.
¿ ARV9 • 76 \ D5 ± A 10 8 7 2
¿ 10 6 5 3 ¿ 84 N • 10 • V943 OE \ R 10 6 2 \ AV53 S ±RDV9 ±654 ¿ D72 • ARD852 \ 984 ±3
LE POINT 1, boulevard Victor, 75015 PARIS – TÉL. : 01.44.10.10.10 – FAX : 01.43.21.43.24 Publicité : Le Point Communication, tél. 01.44.10.13.69 Service abonnements : tél. 01.44.10.10.00 – CS 50002, 59718 Lille cedex 9 Tarif abonnement pour 1 an, 52 numéros : 129 € – e-mail : [email protected] Président-directeur général et directeur de la publication : Etienne Gernelle Directeur général délégué : François Claverie Le Point, fondé en 1972, est édité par la Société d’exploitation de l’hebdomadaire Le Point - Sebdo. Société anonyme au capital de 10 100 160 euros, 1, boulevard Victor, 75015 Paris. R.C.S. Paris B 312 408 784 Actionnaire principal : ARTEMIS S.A. (99,9% du capital social) Dépôt légal : à parution - n° ISSN 0242 - 6005 - n° de commission paritaire : 0620 C 79739
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Sud 1±
Ouest Nord passe 1•
Est ?
Vous êtes en Est (personne vulnérable). Quelle doit être votre première réponse avec chacun des cinq jeux suivants ? ¿
•
A RV972 B D98 C A98 D R D 10 9 7 E A 10 9 7 3
D V 10 7 R 10 8 87 D V 10 8 6
\
±
V 10 7 65 RV862 AV76 A D 10 8 4 7 6 R96 A V 10 D8 6
Infos bridge Jacques Dorfmann (1933-2017) Après de brillantes études – HEC –, il devient gérant d’un cabinet d’assurances. En même temps, il commence à arbitrer bénévolement des matchs de tennis, au Touquet. Juge-arbitre de 1969 à 1988, il a été directeur des compétitions à la FFT. Il a arbitré les finales Noah-Wilander en 1983 et Leconte-Wilander en 1988. Passionné de bridge – classé première série Pique –, Jacques Dorfmann a régulièrement pratiqué la compétition et s’est investi dans le développement du bridge comme président de la communication de la Fédération française de bridge. Il a créé la coupe Iemetti, qui associe le tennis, le golf et le bridge. Impression : Maury Imprimeur SA (45330 Malesherbes).
Réponses A 2 • = 20 ; 1 ¿ = 10 ; passe = 5. Lorsque votre partenaire intervient en annonçant une majeure au palier de 1, il désire en priorité être soutenu. Avec trois cartes à • et 8 points H, soutenez à 2 •. B 1 SA = 20 ; 2 \ et 2 SA = 10. Ne répondez pas 2 \ avec 11 points H et une médiocre couleur cinquième à \. Répondez 1 SA ; cette réponse sur une intervention au palier de 1 montre un jeu d’environ 8 à 12 points H et, en principe, un arrêt dans la couleur adverse. C 2 ± = 20 ; 4 • = 10 ; 2 \ = 5. Avec un jeu fort en points H – 13 – et un soutien dans la couleur de votre partenaire, faites un cue-bid à 2 ± pour vérifier la force de son intervention. D 1 ¿ = 20 ; 20 ± = 10 ; 2 SA = 5. Vous possédez une robuste majeure cinquième et un jeu fort. Répondez 1 ¿ – changement de couleur au palier de 1 – forcing pour un tour. E 4 • = 20 ; 2 ± = 15 ; 3 • = 5. Demandez directement la manche à 4 • avec un soutien de cinq cartes et une distribution 5-5. VOTRE RÉSULTAT : - De 90 à 100 : un excellent résultat. - De 70 à 85 : un bon résultat. - De 50 à 65 : assez bien, travaillez davantage vos enchères. - Moins de 50 : lisez « La Majeure cinquième, édition spéciale ». Diffusion : MLP.
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LA S É L E C T I O N D U P O I N T C O M M U N I C AT I O N
Le bloc-notes
de Bernard-Henri Lévy Trump à Charlottesville. La Corée du Nord et l’esprit de Munich. Qui veut la peau de « Maroc diplomatique » ?
M
éfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon… Rarement le mot de Talleyrand se sera aussi bien appliqué qu’à l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Voyez Charlottesville. Des hordes de suprémacistes blancs envahissent la ville. Ils hurlent des imprécations racistes, homophobes, antisémites que l’on pensait refoulées dans les égouts de l’ancienne Amérique. Et quand les citoyens descendent dans la rue pour leur signifier qu’ils n’y sont pas les bienvenus, ils braillent de plus belle, ils cognent comme des brutes et l’un d’entre eux prend une voiture pour foncer dans la foule des contre-manifestants et tuer. Or que croit-on que fait alors le président des Etats-Unis ? Il condamne les « deux parties ». Il déplore la violence « d’où qu’elle vienne ». Et il renvoie dos à dos victimes et assaillants, amis de la démocratie et nostalgiques du nazisme, héritiers de Martin Luther King et admirateurs de ceux qui l’ont assassiné. Les conseillers, après cela, rétropédaleront tant qu’ils voudront. Ivanka montera au front pour tenter d’excuser son gros maladroit de père. Et peut-être, quand ces lignes seront parues, le président lui-même aura-t-il trouvé l’occasion de rectifier. Mais le mal est fait. Car tout Trump était bien là. Tout l’esprit d’une campagne qui mobilisa sans vergogne la part la moins honorable de la mémoire politique américaine. Tout le ton d’un début de mandat où l’on eut tant de peine à prendre ses distances avec l’ancien leader du Ku Klux Klan David Duke – puis tant de facilité à insulter les journalistes qui demandaient que l’on condamne le déferlement, depuis l’élection, de la haine antisémite. Oui, fiez-vous au premier réflexe – en politique, hélas, il ne trompe pas. Avec la Corée du Nord, c’est l’inverse. Et ce sont les adversaires de Trump, c’est la presse, ce sont les chancelleries, qui ont eu, pour le coup, le mauvais réflexe. Car enfin voilà, non plus une bande de factieux, mais un Etat voyou. Il est, cet Etat voyou, dirigé par un tyran fou. Il a l’arme atomique. Il annonce, coup sur coup, qu’il vient de réussir son cinquième essai nucléaire, qu’il a la capacité de monter des bombes miniaturisées sur ses missiles Hwasong-14 et qu’ils sont devenus, ces missiles, assez précis pour toucher la côte Est des Etats-Unis. Il précise que, bon prince, il se contentera, pour l’instant, de viser l’île de Guam. Mais il donne la date possible de l’attaque – « mi-août ». Il donne le temps exact – « 17 minutes, 45 secondes » – qu’il faudra à quatre de ses engins de mort pour frapper à proximité de l’île. Et comment le monde réagit-il quand Trump qui, là, fait son boulot, hausse le ton, clame qu’il n’abandonnera en aucun cas les 200 000 Américains ainsi mis en joue par Kim Jong-un et informe l’apprenti sorcier qu’un tel forfait ne resterait évidemment pas sans réplique ? Eh bien, le monde condamne Trump. Eh bien, c’est Trump qui est accusé d’enflammer les esprits, d’en
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r ajouter dans l’escalade et de pousser au crime la pittoresque et sympathique Corée du Nord. Et c’est encore lui, Trump, qui, au terme d’un renversement de signes et de rôles dont l’esprit munichois est, malheureusement, coutumier, endosse le rôle du fauteur de guerre menant le monde à l’abîme. Mais il est vrai que, cette fois, ce n’est pas après Trump que le monde en avait, mais après l’Amérique. Et le premier réflexe, en la circonstance, fut celui de l’antiaméricanisme – avec son cortège habituel de haine de soi, de complaisance envers la force et de pacifisme bêlant. Post-scriptum qui n’a rien à voir – encore qu’il concerne nos excellents confrères du Monde diplomatique dont je montrais, il y a quatre semaines, qu’ils tiennent l’une des places fortes, en France, de cet antiaméricanisme. J’ai un vieil ami, marocain, qui s’appelle Hassan Alaoui. Je l’ai connu il y a presque cinquante ans, à Paris, où il était venu apprendre son métier de journaliste. Il était en stage au Monde. Il voyait en André Fontaine, alors chef du service étranger, un roi du métier en même temps qu’une sorte de maître à penser. Il avait, quelques années plus tôt, dans un monastère du Moyen Atlas, rencontré Hubert Beuve-Méry et se souvenait de ce moment comme d’un événement initiatique. La Rue des Italiens était son côté de Guermantes. Les conférences de rédaction du journal où l’on se tenait debout, dans le bureau de Jacques Fauvet, lui semblaient la plus noble compagnie qui fût et il souffrait de n’y avoir pas accès, comme Dante abandonné par Virgile aux portes du paradis. Et il avait, enfin, une admiration sans bornes pour Le Diplo et pour Claude Julien, son directeur… Tout cela pour dire que, rentré au Maroc, Alaoui a fait honneur à ses maîtres en devenant, au Matin du Sahara, l’un des plus brillants journalistes du pays ; puis que, parvenu à l’âge de la retraite, il a créé un nouveau titre, petit par la taille mais grand par l’ambition, qu’il a, en souvenir de cette grande scène de son éducation intellectuelle et professionnelle, nommé Maroc diplomatique ; et que les successeurs de Claude Julien l’assignent aujourd’hui en justice pour usurpation de… l’adjectif « diplomatique » ! On aimerait rire de cette prétention grotesque et orwellienne à garder le contrôle d’un mot dont le moins que l’on puisse dire est que l’usage est courant et même planétaire. Mais l’histoire, si bête (et triste) qu’elle puisse sembler, n’en est pas moins symptomatique. Car ainsi font les âmes basses – répondant à l’hommage par l’outrage, à la noblesse du geste par une petitesse d’épicier et à l’offre de fraternité par l’irrespect et le rejet. Longue vie au jeune et vaillant Maroc diplomatique, car il est devenu en deux ans, sur le Net et en version papier – c’est par là que j’aurais dû commencer ! –, un excellent journal, ouvert à la vie des idées et dont les lointains inspirateurs, j’en suis sûr, seraient fiers §
Ferdinand Buisson, le vrai apôtre de l’école républicaine Robert Laffont réédite le « Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire », qui fut une « Bible laïque » pour des g énérations d’enseignants. L’actuel ministre de l’Education nationale, Jean-Michel lanquer, voit dans cet ouvrage de Ferdinand Buisson une mine de bonnes idées pour l’école d’aujourd’hui. B
C
’était une époque où la méthode Montessori n’existait pas. L’enfant n’était pas roi et les parents avaient foi dans l’école publique. L’âme supplantait la psychologie. La « correction » était préférée à l’éducation positive. Les écoliers des villes et des campagnes, nourris de la parole du maître, devenaient des citoyens aguerris. De mêmes petits Français, élèves de « la laïque ». La IIIe République, sous l’impulsion du ministre Jules Ferry, faisait de l’instruction
pour tous une de ses missions premières et, pour ce faire, elle avait son livre et son prophète : le « Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire », de Ferdinand Buisson, cofondateur de la Ligue française des droits de l’homme et Prix Nobel de la paix 1927. Une véritable « cathédrale de l’école primaire », selon l’historien Pierre Nora. Bible laïque, qui a éclairé le chemin de nombre de hussards noirs, ces missionnaires chers à Péguy, elle a façonné des …
Un livre peut-il encore faire du mal ? PAR SÉBASTIEN LE FOL
La cause serait entendue : pour lever une armée de fanatiques, les réseaux sociaux constitueraient aujourd’hui le porte-voix le plus efficace. Telegram et autres messageries seraient les canaux puissants du complotisme. Cela signifie-t-il pour autant que les livres ont perdu tout pouvoir maléfique ? « Les livres en nombre ne sont pas dangereux. C’est un livre unique qui est dangereux », notait l’écrivain Danilo Kis en post-scriptum de sa nouvelle « Le livre des rois et des sots ». Ce récit « incroyablement fantastique » lui fut inspiré par le
destin des « Protocoles des sages de Sion », bréviaire du diable et du crime dans lequel tant d’hommes crurent comme dans l’Ecriture sainte. Danilo Kis se glissait dans les interstices de cette trouble histoire, tentait d’en imaginer les parties manquantes. Les « Protocoles » tirèrent leur force de leur « origine mystérieuse » et du « besoin inné qu’ont les hommes de donner un sens à l’Histoire dans ce monde sans Dieu ». L’écrivain mettait à nu les subterfuges des faussaires pour désamorcer toute « réserve intellectuelle » face à leur
démonstration antisémite. En 2017, les vendeurs d’apocalypse et promoteurs de conspirations pullulent. La plupart du temps, ils prêchent sur leur smartphone. Point de « Protocoles » imprimés à l’horizon. Mais qui sait… Les livres demeurent néanmoins de bons antidotes à ce poison. Comme ceux de Danilo Kis, dont on méditera cette réflexion : « Un homme parvenu à maturité a tiré des livres tout ce qu’il est possible d’en tirer : l’illusion et le doute. » C’est-à-dire la vibration de la lumière contre les certitudes obscurantistes §
Le Point 2345 | 17 août 2017 | 99
ÉDUCATION
générations de Français d’avant guerres mondiales, Première et Seconde. Imaginez les plus incontestables dans leurs domaines – l ’histoire, l’éducation, la botanique, la sociologie, l’arithmétique, la géographie, l’économie – prendre leur plume pour rédiger de savantes notices didactiques, plus ou moins longues, qui serviraient à alimenter un dictionnaire à destination des professionnels de l’enseignement – puisse Jean-Michel Blanquer lancer un tel projet ! Associé à l’intellectuel libertaire James Guillaume, Ferdinand Buisson l’a fait, sollicitant l’historien Ernest Lavisse, l’astronome Camille Flammarion, l’architecte Viollet-le-Duc, le professeur au Collège de France Michel Bréal… Des sommités, parmi tant d’autres, qui apparaîtront dès la première édition, dense et encyclopédique, commencée en 1878 et achevée en 1887 – il y eut une réédition en 1911. Lui-même directeur de l’Enseignement primaire de 1879 à 1896 avant d’être député radical-socialiste de la Seine, Buisson est l’auteur de nombreux textes. « Civiliser et moraliser », telle fut la formule de l’ancien pasteur protestant et contributeur Félix Pécaut, directeur des études à l’ENS de jeunes filles de Fontenay-aux-Roses, pour décrire ce travail monumental. La langue est exigeante ; le style, classique, sort ce livre du simple registre des manuels pratiques. Sa lecture est un voyage depuis les temps anciens. La continuité historique y est assurée, les ancêtres, invoqués. Il y a du roman national dans ce « dico » ! On y picore. On le survole. Et, surtout, on apprend. Que les tenants d’une laïcité de combat ne se méprennent pas sur la nature de ce livre : il y est également question de bondieuseries, et en des termes plutôt amènes. On doit d’ailleurs à Louis Maggiolo, ancien recteur sous Napoléon III, hostile à la laïcisation de l’enseignement, les articles « Bénédictins » et « Ecoles cathédrales ou épiscopales ». Bien que fervent laïque, Buisson n’en était pas moins un homme pieux, protestant – comme François Guizot avant lui et Jean Zay après –, qui considérait cependant bienvenue la suppression de la prière en commun au nom du respect de la liberté de conscience. Un dictionnaire, donc, où il est question de sens, de dictée, de neutralité, d’« idiots et crétins », d’ardoise, de discipline, de crucifix, de boulier, d’étourderie, de facultés de l’âme ; en fait, d’élévation. Robert Laffont, dans sa collection « Bouquins », a eu l’heureuse idée de rééditer 250 de ces articles, signés par 96 auteurs, dans une version réduite (près de 1 000 pages, tout de même). Hors quelques notices qui pourront paraître obsolètes au lecteur de 2017, ou un brin patriarcales, ce traité de l’école républicaine met en évidence plusieurs constantes de l’éducation et peut se révéler utile dans l’apprentissage, non seulement de la lecture, des mathématiques et de la discipline, mais aussi de la vie. Ferdinand Buisson : « Il est plus difficile de former un être libre que de dresser un esclave. » § SAÏD MAHRANE …
Extraits du « Dictionnaire de pédagogie » Activité morale
Si de l’éducation intellectuelle nous passons à l’éducation morale, le rôle de l’initiative individuelle n’y est pas moins marqué. Il n’y a pas plus de culture morale par la passivité qu’il n’y a de culture intellectuelle par la seule mémoire. Pour former la volonté, comme pour former l’intelligence, il faut avant tout l’exercer. La dresser machinalement, ce n’est pas la développer. Nous souscrivons donc aux doctrines des pédagogues modernes qui réclament pour l’enfant et pour l’adolescent la mesure de libre activité nécessaire à son développement moral. Nous dirions volontiers avec un des hommes les plus éminents qui se soient occupés de l’édu cation aux Etats-Unis, M. Pickard : une volonté brisée est pour moi dans l’école le plus triste des spectacles. A cet égard les enfants de la race anglo-saxonne ont sur les LE LIVRE nôtres une supériorité qu’on ne peut méconnaître : ils savent se conduire seuls, ils en ont de tout temps l’habitude ; l’absence de maîtres, de surveillants, de contrôle, n’est pas pour eux, comme pour les nôtres, le signal de mille folies. Moins obéissants peut-être, moins dociles, moins aisément maniables « Dictionnaire de pédagogie », que les nôtres, ils ont plus publié sous la direction de d’initiative et aussi plus de Ferdinand Buisson, préface de Pierre Nora (Robert Laffont, sagesse naturelle : ils règlent « Bouquins », 980 p., 32 €). eux-mêmes leur activité, au Parution le 24 août. lieu qu’en France c’est nous qui réglons celle de nos enfants. (…) Il n’y a donc point de doute, quelque face de ce grand sujet que l’on considère : l’école est faite pour l’homme et non l’homme pour l’école. Du bas âge à l’adolescence, il faut que l’école développe au lieu de comprimer, dirige sans étouffer, corrige sans mutiler. L’activité consciente et raisonnable est l’apanage de l’homme : l’école doit faire l’éducation de cette faculté comme de toutes les autres ; il est vrai que c’est là la plus délicate partie de sa tâche, car il est plus difficile de former un être libre que de dresser un esclave, de le faire bien agir que de le faire obéir. Mais ici la difficulté de l’œuvre est en raison de son importance. Si l’éducation moderne ne faisait pas autant pour la volonté que pour l’intelligence, elle n’atteindrait pas le but qu’on lui a, d’un mot, si bien indiqué : « faire des hommes ». Ferdinand Buisson
« Si l’éducation ne faisait pas autant pour la volonté que pour l’intelligence, elle n’atteindrait pas son but : “faire des hommes”. » 100 | 17 août 2017 | Le Point 2345
ILLUSTRATION : DUSAULT POUR « LE POINT »
Attention
L’attention est la direction de toutes les forces intellectuelles sur un seul objet. La puissance d’attention varie en intensité et en durée, selon l’âge et les facultés de chaque homme. Mais, dès les premiers temps où l’enfant commence à apprendre, il doit être exercé à la porter, ne fût-ce que pendant quelques minutes, sur la leçon qu’il entend ou sur le travail qu’il accomplit. C’est la condition indispensable de tout progrès. Elle n’est pas moins importante au point de vue moral qu’au point de vue intellectuel. Celui qui ne sait pas écouter une recommandation ou un conseil avec attention, c’est-à-dire, selon le sens étymologique, en tendant toutes les facultés de son esprit, sera négligent et relâché dans l’exécution. Enfin, au point de vue pratique, nous avons tous, quelle que soit notre condition, des indications à suivre, des ordres à recevoir, et particulièrement l’écolier, qui dépend de ses parents, de ses maîtres, et qu’au sortir de l’école attend la vie militaire, l’apprentissage d’un état : celui qui ne sait pas écouter avec attention commettra des oublis, des bévues, des fautes, et quoi qu’il ait à faire sera toujours au-dessous de sa tâche. L’attention se reconnaît chez l’enfant aux yeux qui deviennent plus brillants, à l’attitude plus droite, à l’expression du visage qui reflète l’activité de l’esprit. Aussi le maître doit-il veiller à ces signes extérieurs : une tenue penchée, des yeux vagues, un visage morne annonçant l’indifférence, ne doivent pas être tolérés. (…) Michel Bréal
Autorité
L’autorité est le pouvoir de se faire obéir. L’autorité paternelle est le pouvoir du père sur ses enfants. Chez les Romains, elle était presque illimitée. Aujourd’hui, notre Code civil en a défini les bornes. La loi protège l’enfant au besoin contre la tyrannie et la brutalité de ses parents. En pédagogie, l’autorité de l’instituteur est le pouvoir de diriger les enfants qui lui sont confiés. L’école est une petite société. Sans autorité point de discipline, et sans discipline point d’école possible.
Le pouvoir de l’instituteur sur ses élèves est une délégation de l’autorité paternelle. C’est là qu’il doit puiser sa principale force. Les familles, en se déchargeant sur l’instituteur ou l’institutrice du soin d’instruire et d’élever leurs enfants, remettent entre ses mains une partie de leur autorité. Autrement, le maître, la maîtresse, n’aurait pas le droit de se faire obéir. L’autorité du père a ses limites. Celle de l’instituteur est naturellement plus restreinte encore. (…) Eugène Cuissart
Babil
Nous n’avons à parler que du bavardage des enfants. Il fait souvent, on le sait, la désolation des maîtres, et nous ne songeons point à en prendre ici la défense. Qu’on nous permette cependant d’appliquer ici une distinction sur laquelle nous insistons ailleurs entre les deux sortes d’actes à réprimer dans une classe : les uns, qui sont répréhensibles et mauvais en eux-mêmes ; les autres, qui, sans être coupables en soi, doivent être empêchés, parce qu’ils gênent, troublent et entravent la leçon : le bavardage est de cette dernière espèce. C’est un fléau dans une classe, mais ce n’est pas un vice chez l’enfant. Il faut donc que la discipline le réprime soigneusement, mais non pas de la même façon dont elle punirait le mensonge, par exemple. Le plus souvent, l’enfant babille pour entendre sa propre voix, comme l’oiseau chante, puis par besoin d’expansion ; épiez-le quand il joue : un animal, une fleur, un objet quelconque lui suffit, il lui parle, fait les demandes et les réponses (…). C’est pour les enfants surtout que le poète a eu raison de dire : « Le babil est le charme et l’âme de la vie. » (…) Ferdinand Buisson
Histoire
(…) Enseignement moral et patriotique : là doit aboutir l’enseignement de l’histoire à l’école primaire. S’il ne doit laisser dans la mémoire que des noms, c’est-à-dire des mots, et des dates, c’est-à-dire des chiffres, autant donner plus de temps à la grammaire et à l’arithmétique, et ne pas dire un mot d’histoire. Rompons avec les habitudes acquises et t ransmises ; …
« L’école est une petite société. Sans autorité point de discipline, et sans discipline point d’école possible. » Le Point 2345 | 17 août 2017 | 101
ÉDUCATION
n’enseignons point l’histoire avec le calme qui sied à l’enseignement de la règle des participes. Il s’agit ici de la chair de notre chair et du sang de notre sang. Pour tout dire, si l’écolier n’emporte pas avec lui le vivant souvenir de nos gloires nationales ; s’il ne sait pas que ses ancêtres ont combattu sur mille champs de bataille pour de nobles causes ; s’il n’a point appris ce qu’il a coûté de sang et d’efforts pour faire l’unité de notre patrie, et dégager ensuite du chaos de nos institutions vieillies les lois sacrées qui nous ont faits libres ; s’il ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son drapeau, l’instituteur aura perdu son temps. Ernest Lavisse …
Laïcité
Ce mot est nouveau, et, quoique correctement formé, il n’est pas encore d’un usage général. Cependant le néologisme est nécessaire, aucun autre terme ne permettant d’exprimer sans périphrase la même idée dans son ampleur. (…) La Révolution française fit apparaître pour la première fois dans
sa netteté entière l’idée de l’Etat laïque, de l’Etat neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique. L’égalité de tous les Français devant la loi, la liberté de tous les cultes, la constitution de l’état civil et du mariage civil, et en général l’exercice de tous les droits civils désormais assuré en dehors de toute condition religieuse, telles furent les mesures décisives qui consommèrent l’œuvre de sécularisation. Malgré les réactions, malgré tant de retours directs ou indirects à l’Ancien Régime, malgré près d’un siècle d’oscillations et d’hésitations politiques, le principe a survécu : la grande idée, la notion fondamentale de l’Etat laïque, c’est-à-dire la délimitation profonde entre le temporel et le spirituel, est entrée dans nos mœurs de manière à n’en plus sortir. Les inconséquences dans la pratique, les concessions de détail, les hypocrisies masquées sous le nom de respect des traditions, rien n’a pu empêcher la société française de devenir, à tout prendre, la plus séculière, la plus laïque de l’Europe. (…) Ferdinand Buisson
Jean-Michel Blanquer : « Le but de l’éducation, c’est de conduire l’enfant vers la liberté » Le Point : Qu’est-ce qu’un enseignant, en 2017, peut apprendre du « Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire », de Ferdinand Buisson, rédigé à la fin du XIXe siècle ? Jean-Michel Blanquer : A plus d’un siècle de distance, le « Dic-
tionnaire » de Ferdinand Buisson porte un message essentiel pour l’ensemble des enseignants : l’importance de la pédagogie pour former les jeunes générations. La pédagogie est une matière vivante, qui se nourrit du progrès des sciences. On le voit ainsi en ce début de XXIe avec les avancées considérables des sciences cognitives et leur intérêt pour identifier les stratégies d’apprentissage les mieux adaptées au fonctionnement du cerveau. Plus généralement, les expérimentations et la comparaison internationale nous permettent d’évoluer et parfois de valider des approches traditionnelles ou nouvelles. L’innovation n’est pas à rechercher pour elle-même. S’intéresser à la pédagogie, c’est chercher en permanence à enrichir ses pratiques pour mieux faire progresser les élèves. « Nous avons dû faire entendre que le temps n’est plus où une définition rigoureuse enfermait l’enseignement primaire dans d’étroites limites et le défendait avec un soin jaloux contre qui tentait de les franchir », écrivait Buisson. On croirait lire un de vos éloges de la liberté…
L’objectif final de l’éducation, c’est en effet de conduire l’enfant vers la liberté qui caractérise l’âge adulte. Pour y parvenir, nous devons chercher en permanence non seulement l’équilibre, mais encore l’articulation entre la transmission des savoirs fondamentaux et l’ouverture sur le monde. En
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e ffet, les savoirs fondamentaux sont au principe de tous les autres apprentissages. Loin de s’y opposer, ils favorisent la rencontre, l’échange et la compréhension du monde. C’est dans cet esprit qu’avec la ministre de la Culture nous voulons promouvoir l’éducation artistique et culturelle pour tous les élèves, en particulier le goût du livre et la pratique musicale. Que vous inspire cette citation extraite du texte concernant la musique : « L’intelligence n’est pas le sanctuaire intime et dernier de l’être. Il faut aller audelà, descendre plus profond, arriver jusque dans cette région obscure où se fait l’éclosion perpétuelle de la vie (…). C’est là seulement que l’éducation doit prendre sa prise sur l’âme enfantine, si elle prétend la modifier en son vrai fond et non à la surface » ?
La clé d’une éducation réussie repose sur la capacité à faire appel tout à la fois à l’intelligence et à l’émotion. La sensibilité et la raison ne sont pas contradictoires. Elles sont au contraire complémentaires et contribuent toutes deux au développement et à l’épanouissement des enfants. Nous devons en particulier nous appuyer sur la capacité d’empathie des enfants pour encourager, dès le plus jeune âge, les formes de coopération. Le théâtre ou les pratiques musicales collectives, qu’il s’agisse de chorale ou d’orchestre, sont très importants, car ils supposent l’écoute de l’autre pour atteindre une harmonie collective. La musique crée tout simplement du bonheur. Et son bienfait cognitif est démontré. Entendre Beethoven à la maternelle a été pour moi une révélation ! § PROPOS RECUEILLIS PAR SAÏD MAHRANE
IDÉES
Pourquoi je ne suis plus progressiste PAR MICHEL ONFRAY
Le philosophe libertaire, auteur de « Décadence » (Flammarion), dénonce avec férocité une gauche « nihiliste » qui a renoncé à la question sociale et perverti l’idée même de progrès.
ILLUSTRATION : DUSAULT POUR « LE POINT »
P
our avoir accompagné pendant treize années celle qui a partagé trente-sept ans de ma vie dans le cancer qui l’a tuée, je sais, hélas, que le mal peut progresser et que le progrès n’est pas toujours ce qu’il faut souhaiter. Dans cette configuration, ce que l’on souhaite, c’est conserver – conserver sa santé, conserver sa forme, conserver ses marqueurs bas, conserver sa vitalité. Pendant ces années funestes, conserver tout cela, c’étaient autant d’espoirs, car le progrès de la maladie, le progrès de la méforme, le progrès des marqueurs du cancer, le fameux et terrible CA15.3, le progrès de l’épuisement, sur lequel Deleuze a écrit de magnifiques pages, c’étaient tout simplement des progrès vers la mort. Comparaison n’est pas raison, je sais bien, mais tout de même. Le culte du progrès qui va avec la création d’une religion nouvelle, le progressisme, quand il est pratiqué dans un temps nihiliste – et nous sommes dans un temps nihiliste – n’est pas générateur de progrès, mais producteur de regrets, son contraire. Littré donne cette définition du mot « regret » : « Terme de jurisprudence bénéficiale. Droit de rentrer dans un bénéfice résigné ou permuté, lorsque le résignataire n’observe pas les conditions stipulées. » Puis : « Anciennement, faculté de revenir sur la vente de charges, d’offices de judicature, en signifiant dans les vingt-quatre heures la révocation de la résignation qu’on en avait faite. » Parce que nous avons besoin de ce signifiant ancien pour exprimer un signifié très contemporain, je souhaiterais que ce mot reprenne sens, moi qui l’utilise au moins depuis « Politique du rebelle », en 1997 – il y a vingt ans…
Le logiciel marxiste fonctionne à bas bruit depuis que cette religion d’après la religion a saturé l’atmosphère intellectuelle en la rendant irrespirable pendant toute la durée du XXe siècle et en polluant le début du nôtre. Cette réécriture de la mythologie chrétienne (prophétisme, messianisme, parousie, millénarisme, césarisme), sous couvert de socialisme scientifique, s’appuie sur le fameux « du passé faisons table rase » de l’Internationale, une table rase de tout, sauf du passé marxiste. Car les révolutionnaires du XXe siècle qui se réclamaient de Marx ont agi en regardant dans le rétroviseur d’un XIXe siècle dont ils n’ont pas fait l’économie et qu’ils ont conservé en souhaitant qu’il soit leur présent et devienne leur avenir. A quoi bon, sinon, défiler dans tous les pays marxistes-léninistes pendant des années avec les portraits des vieux Marx et Engels à l’heure de l’électricité et des soviets, sinon à celle du nucléaire et d’Internet ? La table rase, comme chez Descartes, qui épargnait « la religion de [son] roi et de [sa] nourrice », n’est pas si rase que ça. Elle suppose qu’on conserve tout de même ce en quoi l’on croit : le catholicisme pour l’auteur du « Discours de la méthode », le dogme marxiste-léniniste pour les « révolutionnaristes » (selon le bon mot de Hannah Arendt, qui définit ainsi les révolutionnaires professionnels qui n’ont jamais tenu dans leurs mains une faucille ou un marteau) qui imposent leur religion à coups, justement, de faucille dans la gorge et de marteau dans la boîte crânienne – lire ou relire, en cette année anniversaire de 1917, « La révolution inconnue », de l’anarchiste Voline, qui explique comment le coup d’Etat bolchevique léniniste se fit contre les …
S’il faut désormais, pour être progressiste, haïr les juifs, mépriser les femmes, salir les homosexuels, encenser les terroristes, je n’en suis plus. Le Point 2345 | 17 août 2017 | 103
IDÉES
soviets libertaires, ce dont témoigne en 1921 l’abattage des marins de Kronstadt par Trotski et les siens tout simplement parce qu’ils réclamaient le pouvoir aux soviets et non au Parti. Ceux qui prétendent vouloir une table rase ne souhaitent donc jamais qu’un ménage sur la table, mais nullement la renverser. Les tenants de cette option sur le papier se montrent même extrêmement conservateurs dans la réalité quand il s’agit des reliques de leurs saints patrons : sous le régime bolchevique, les musées ne manquaient pas dans les pays de l’Est, qui permettaient de voir sous vitrine la layette de Lénine, le premier livre lu par Lénine, les photos de Lénine enfant, le livret scolaire de Lénine, et ainsi de suite avec tous les moments de la vie héroïque de Lénine jusqu’à sa mort, puisque l’on peut même se rendre encore aujourd’hui, à Moscou, devant le sarcophage de verre du dictateur où son corps a été… conservé. On y a songé pour Chavez, mais l’extrême chaleur vénézuélienne avait précédé le thanatopracteur. Le mausolée est le lieu même de la conservation. Il dit que ce régime prétendument révolutionnaire aimait, chérissait, vénérait son passé, qu’il sanctifiait à la façon, une fois encore, des chrétiens. Car qui, aujourd’hui encore, s’avère une manne pour les thanatopracteurs planétaires ? Les régimes communistes et le Vatican, qui momifient leurs dirigeants. Ceux qui, à l’heure actuelle, se réclament du progressisme et renvoient les conservateurs au diable s’avèrent de redoutables conservateurs de leurs propres dogmes. Le premier d’entre eux ? Ils estiment qu’abolir et détruire constitue par nature un progrès. Peu importe ce qu’on casse, pourvu que l’on casse. Le signe évident du nihilisme ? Préférer le négatif au positif, voire, faire de tout négatif la suprême positivité. Voilà comment on peut dès lors parler de postvérité, puisque, selon ce catéchisme progressiste, la vérité elle-même doit être abolie. Car la vérité est une vieille chose, elle a eu besoin de beaucoup de temps et de patience, de travail et de labeur, d’intelligence et de raison pour se constituer comme telle. Et, voyez-vous, patience, travail, labeur, intelligence, raison sont de vieilles lunes, de trop vieilles lunes ridées et passées de mode, des idées bourgeoises, des valeurs fascistes, des vertus rances et nauséabondes. La vérité est un vieux produit qu’il faut jeter aux poubelles de l’Histoire – voilà la nouvelle vérité, qui est bonne, puisqu’elle est nouvelle. La religion du progrès s’accompagne donc toujours d’une génuflexion devant ce qui est neuf – une aubaine pour le capital, qui ne vit que de produire et générer du neuf en le faisant désirer pour, un jour, en faire acheter le produit qui l’incarne un temps bref. Car, une fois converti au neuf, on devient un dévot de la nouveauté, un malade du produit à venir. Il n’est donc pas étonnant qu’après avoir cuvé leur vin révolutionnaire, nombre d’anciens soixante-huitards, grands prêtres de la table rase, sauf de leurs lubies, soient devenus des dévots du marché. Les anciens marxistes-léninistes, les retraités du maoïsme, le troisième âge du trotskisme, les seniors voûtés du castrisme sont aux affaires depuis que le mitterrandisme a fonctionné en usine de recyclage de ces anciens croyants : patrons de presse, directeurs d’émission de té…
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En 1983, Mitterrand tuait le prolétaire auquel les Le Pen promettent aujourd’hui des funérailles nationales. lévision, éditeurs parisiens, publicistes en vue, conseillers en communication, producteurs d’images, mandarins dans l’université, grands « mamamouchis » du divan, sénateurs collectionneurs de montres de luxe payées en liquide, tous cherchent l’occasion de se remettre à genoux une fois de plus, car c’est la position qu’ils chérissent le plus, celle qui leur donne le plus de jouissance puisqu’elle leur rappelle leurs jeunes années et leur fait croire qu’ils n’ont pas vieilli. Quelle religion pour ceux qui, dans les années qui suivent Mai 68, faisaient l’éloge de la pédophilie sous prétexte qu’elle détruisait – en l’occurrence : le patriarcat, la famille, la monogamie, la fidélité, l’hétérosexualité, donc la bourgeoisie ? Il est drôle de se reporter aujourd’hui à ces pétitions publiées par Le Monde et par Libération et qui, au nom du progrès, bien sûr, faisaient l’« apologie de la pédophilie » – titre d’un article de Wikipédia où l’on découvre que la fine fleur de la pensée germanopratine estimait alors qu’on pouvait sodomiser des petits garçons en leur abandonnant quelques pièces, voire, selon le même principe, violenter des enfants handicapés sous prétexte de droits à la sexualité. Ceux qui voudront savoir quels étaient les progressistes de cette époque pourront consulter l’article Wikipédia intitulé : « Pétitions en France concernant la majorité sexuelle ». Surprises garanties… Au nom des Lumières. Ce sont souvent les mêmes qui, aujourd’hui, toujours au nom du progrès, font l’éloge de Hitler dont ils souhaitent le retour, invitent à tabasser réellement, physiquement, Alain Finkielkraut, estiment qu’on devrait sacrifier Natacha Polony comme un mouton de l’Aïd, aspirent à sodomiser l’épouse violoniste de Manuel Valls avec son instrument de musique ou à faire subir le même outrage à Charb alors vivant, mais avec des couteaux, ceux qui regrettent la mort de Ben Laden, maudissent la « race » de Caroline Fourest, qui n’a jamais caché son homosexualité, du moins qui ne le disent pas ouvertement mais justifient, légitiment, excusent, disculpent, couvrent, défendent, innocentent Mehdi Meklat, l’auteur de ce programme éthique, politique, métaphysique évidemment progressiste. On sait désormais qu’il existe un bon camp, celui des progressistes, et qu’il permet de tenir des propos immondes sans autre risque que de bénéficier d’une élogieuse une dans la bonne presse. Allons-y donc gaiement, invitons à un programme politique nouveau et donnons-en les grandes lignes :
ÉLODIE GRÉGOIRE/RÉA
Lecteur. Michel Onfray chez lui, à Caen.
pour un antisémitisme progressiste, pour une misogynie progressiste, pour une phallocratie progressiste, pour un hitlérisme progressiste, pour un viol progressiste, pour un tabassage progressiste, pour un terrorisme islamique progressiste. Dieudonné, président… Quiconque se refusera à ce projet politique au nom des Lumières passera, bien sûr, pour un complice de la fachosphère, un compagnon de route de Marine Le Pen. Défendre Alfred Dreyfus et les siens ? « Antisémitisme », disent ces progressistes, qui trouvent des circonstances atténuantes à Mohammed Merah qui tuait des enfants juifs… Se réclamer d’Olympe de Gouges et de sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ? Misogynie et phallocratie, proclament ces progressistes, qui comprennent mal qu’on puisse faire un autre usage que musical d’un violon… Souscrire aux combats des homosexuels pour en finir avec les discriminations ? « Homophobie », scandent ces progressistes, qui parlent de la « race maudite » qu’ils vomissent. Préférer l’islam républicain à l’islam terroriste ? « Islamophobie », vocifèrent ces progressistes qui ont la nostalgie de Ben Laden et de ses attentats à Manhattan. S’il faut désormais, pour être progressiste, haïr les juifs, mépriser les femmes, salir les homosexuels, encenser les terroristes, je n’en suis plus. Jadis, être progressiste, c’était lutter pour l’égalité entre les hommes et les femmes et non pour la supériorité des premiers sur les secondes – j’étais alors progressiste ; jadis, être progressiste, c’était lutter pour l’égalité entre les juifs, les musulmans, les gens de couleur et ceux qui ne l’étaient pas, et non refuser le concept de race, mais paradoxalement pas celui d’antiraciste qui permet de créer de nouvelles discriminations raciales – j’étais alors progressiste ; jadis, être progressiste, c’était l utter
pour la paix contre la guerre, pour la diplomatie géostratégique et politique contre le terrorisme et non vouloir la guerre civile ou régler les problèmes par la violence – j’étais alors progressiste. Mais comme je suis resté fidèle à ces idées qui furent de gauche, il me faut devenir infidèle à ce faux progressisme qui n’est plus que véritable nihilisme. La fidélité aux idées m’importe plus que la fidélité aux hommes infidèles : en 1983, Mitterrand a vendu le socialisme pour un plat de lentilles « européistes » qui lui permettait de durer au pouvoir. Pour faire diversion et masquer cet abandon du social en rase campagne, le vieux président sacré deux fois roi a invité sa cour à investir le sociétal. De la sorte, l’homme de Jarnac tuait le prolétaire auquel les Le Pen promettent aujourd’hui des funérailles nationales. Le progrès ne consiste pas, comme l’affirmait le progressiste Pierre Bergé, homme de cour s’il en fut un, à transformer le ventre des femmes en machine à louer au bénéfice des riches inféconds qui veulent acheter des enfants (Le Figaro, 16 décembre 2012) ; le progrès ne consiste pas, comme l’affirme le philosophe progressiste Paul B. Preciado, anciennement Beatriz Preciado, à manger ses excréments ou à coucher avec son chien, voire avec une vache (Libération, 17 janvier 2014) ; le progrès ne consiste pas, comme le flûtent les progressistes Marcela Iacub et Catherine Millet dans les beaux quartiers, dans les belles revues, dans les beaux endroits, à faire de la prostitution un métier aussi noble que les leurs – elles font des livres –, alors qu’elles ne le conseilleraient probablement pas à leurs pères et mères – je ne parle pas de la progéniture que la première n’a pas ; le progrès ne consiste pas, comme le déclare la progressiste Najat Vallaud- …
Des milliers de gens de gauche pensent comme moi, mais n’osent pas le dire, de crainte d’être cloués au pilori du politiquement correct venu des campus américains. Le Point 2345 | 17 août 2017 | 105
IDÉES … Belkacem, à décréter pour les autres que la grammaire est « négociable » (Télérama, janvier 2017) quand on sait qu’on peut scolariser ses enfants dans les meilleures écoles de la République pour leur éviter un avenir de déchet social qu’on laisse aux gueux. Faut-il donc désormais, pour être de gauche, frapper sa femme, cracher sur les juifs, molester les homosexuels, cuisiner le contenu de son pot de chambre et coucher avec son cochon d’Inde – en attendant de lui faire un enfant grâce à la procréation médicalement assistée demain remboursée par la Sécurité sociale, bien connue pour avoir renoncé depuis belle lurette à rembourser les dentiers des pauvres et les lunettes des smicards ? Je ne le crois pas, et avec moi des milliers de gens de gauche qui, intimidés par la presse qui se dit progressiste, tétanisés par la peur de passer pour un « réac », un « facho », me confient entre quatre yeux qu’ils pensent comme moi sur ces sujets sociétaux, mais qu’ils n’osent pas le dire, de crainte d’être cloués au pilori de ce politiquement correct venu des campus américains et nourri au lait de la fameuse French Theory. Cette religion nouvelle est la signature du nihilisme contemporain. On n’est pas progressiste quand on consent au progrès dans la négativité. Le progrès est un signe neutre, une flèche ascendante dans un tableau avec abscisse de temps et ordonnée d’intensité, il ne saurait, en soi, par soi, de soi, constituer une éthique. Etymologiquement, le latin « progressus » signifiait l’avancée d’une troupe armée. Nul doute que, pour les pauvres villageois qui s’apprêtaient à subir les foudres de la soldatesque en chemin, ce progrès n’en était pas un. Il était promesse de viols, de pillages, de massacres, d’incendies, de tueries, d’équarrissages. Promesse de mort.
Anarchiste conservateur. Ma gauche est progressiste, mais autrement : pas en faveur de l’augmentation du nihilisme, mais en celle de la résistance au nihilisme. Et je comprends que George Orwell et Albert Camus, deux socialistes libertaires qui sont pour moi des modèles éthiques et politiques, mais aussi des modèles existentiels de résistance aux veuleries de leur temps, aient pu dire, pour le premier, qu’il était « un anarchiste conservateur » et, pour le second, qu’il se proposait, dans son discours de Stockholm, de travailler en priorité à « empêcher que le monde se défasse ». L’anarchiste conservateur s’inscrit dans le lignage du socialisme libertaire, ce en quoi il n’a rien à voir avec l’anarchiste de droite, qui n’a rien de l’anarchiste mais tout de l’homme de droite : l’anarchiste de droite critique le capitalisme, parce que, égoïste, il trouve la pression fiscale trop élevée pour lui et qu’il ne veut pas payer d’impôts ; il critique le règne démocratique de l’homme unidimensionnel, parce que, narcissique, il se croit une singularité remarquable ; il critique la gauche, parce que, égotiste, il ne veut pas partager l’argent qu’il refuse aux impôts avec ceux qui en ont vraiment besoin ; il critique le système, mais, opportuniste, il n’a pas envie d’en changer parce qu’il
106 | 17 août 2017 | Le Point 2345
Critiquer la gauche, mais à partir de la gauche : contre la gauche jacobine, pour la gauche girondine ; contre la gauche libérale, pour la gauche libertaire de Proudhon… y grenouille très bien en faisant ses petites affaires. Aux antipodes, l’anarchiste conservateur ne veut pas du capitalisme libéral comme horizon indépassable de la politique, il lui préfère la liberté libertaire des agencements contractuels ; il récuse la massification démocratique parce qu’elle ne permet pas au plus grand nombre de « se créer liberté », selon la belle expression de Nietzsche, et parce qu’elle interdit la production des singularités qui sont les conditions de possibilité des vrais progrès ; il respecte l’impôt et le veut ardemment parce qu’il sait que c’est la seule façon d’empêcher le règlement de la question sociale par la violence, de la guillotine à la guerre civile ; il critique la gauche, mais à partir de la gauche, et dans la perspective d’une autre gauche : contre la gauche jacobine, pour la gauche girondine ; contre la gauche de Robespierre, pour la gauche d’Olympe de Gouges que le premier a fait guillotiner ; contre la gauche libérale, pour la gauche libertaire de Proudhon ; contre la gauche mondaine centralisée des villes, pour la gauche concrète décentralisée des champs ; contre la gauche qui boit son urine et masturbe son poisson rouge, pour la gauche qui trinque au vin de Rabelais et chérit les chats de Baudelaire ; contre la gauche parisienne qui condamne les jeunes femmes à louer leur utérus ou leur corps et pour la gauche qui souhaite donner à ces femmes des conditions de vie décentes. Cette gauche-là est médiatiquement invisible, mais elle est partout diffuse dans ce que le même Orwell nommait « la décence ordinaire ». Cette expression définissait le bon sens, j’ajoute , pourvu qu’il soit soutenu par une formation scolaire digne de ce nom. Elle n’est pas une idée innée consubstantielle au peuple du simple fait qu’il soit peuple, mais une vision du monde sensée, produite par des personnes à qui on a, en amont, appris à lire, à écrire, à compter, donc à penser. C’était avec des cerveaux comme ceux-là qu’on travaillait alors à réaliser de véritables progrès. Quiconque aurait alors proposé de manger le contenu de sa cuvette de toilettes ou de faire un enfant à sa chèvre par PMA aurait été tout de suite conduit chez les fous. Mais il est vrai qu’il n’y a plus de fous nulle part, sinon en dehors de l’asile. C’est du moins la leçon des mêmes… §
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